L’Afrique, la Science et la Technologie : un enjeu géopolitique

Les fondements de la construction de l’Afrique sont l’œuvre des africains convaincus et qui ont choisi de confondre leur projet de développement individuel avec celui du Continent. Loin de moi l’idée de minimiser l’apport de la diaspora, elle a joué un rôle de premier plan dans l’éveil des consciences et occupera une place centrale dans les transferts de technologies, le rayonnement intellectuel du Continent et la réorientation d’une partie significative des flux financiers vers l’Afrique. Cependant, une évidence s’impose : le champ de construction de l’Afrique, c’est la Terre Africaine !

Lorsque monsieur René Maheu, premier directeur de l’UNESCO affirme fort justement que le développement, c’est la science devenue culture  », nous ne pouvons que constater l’énorme retard accusé pendant ces presque cinquante années d’indépendance par l’Afrique. Il nous faut dès lors mesurer le saut gigantesque qui reste à accomplir. Les historiens et les archéologues nous enseignent que l’Afrique est à la base de l’histoire moderne grâce à l’invention de la Science et de la Technique en Egypte pharaonique. C’est d’ailleurs ce qui fait dire au professeur Cheikh Anta Diop dans son ouvrage, Civilisation et barbarie, que « c’est en toute liberté que les Africains doivent puiser dans l’héritage intellectuel commun de l’humanité en ne se laissant guider que par les notions d’utilité, d’efficience », cet héritage étant aussi l’œuvre de leurs ancêtres.

Le niveau de développement atteint par l’Asie du sud-est devrait nous pousser à investir dans la science et la technologie. Car ces pays dont le PNB était pour la plupart inférieur à celui du Sénégal dans les années soixante, concurrencent aujourd’hui avec succès la France, la Belgique, et même les USA dans la production de biens de très haute technologie. Et ils supplantent de plus en plus l’Afrique dans la production de produits agricoles fortement consommés dans le nord, comme le café et le cacao. Ils récoltent depuis quelques années les fruits de leur politique à long terme axée sur l’éducation et la formation, et privilégiant la science et la technologie.

La détérioration des termes de l’échange hérités de la division coloniale du travail –la matière première aux pays en développement, et la transformation aux pays développés– serait minime face au déséquilibre créé par des biens incorporant de grandes quantités de produits du savoir aux matières premières africaines. La science et la technologie représentent la seule voie d’évitement de la perpétuation de la faiblesse de l’Afrique dans le commerce international.

Nous devons prendre en considération l’évolution de l’Occident sur certaines questions sensibles comme l’esclavage, le travail des enfants, et les questions environnementales. Si les idées nouvelles concernant les droits attachés à l’homme, à la femme, à l’enfant et à l’environnement sont autant d’avancées dans la prise de conscience des méfaits que le développement de l’Occident a causés à l’humanité, elles ont cependant été promulguées parce que l’Occident a accompli le saut technologique lui permettant de ranger ses vieilles méthodes parmi les curiosités de l’histoire.

En ce vingt unième siècle de l’économie et de la société du savoir, la jeunesse de notre population est un atout majeur face à la dénatalité et au vieillissement des populations du nord. Comme Monsieur Abdoulaye Wade l’affirme dans son livre, Un destin pour l’Afrique, « nous devons, par l’éducation et la formation, préparer les jeunes pour recevoir et faire avancer la science, qui, au terme de sa migration historique, atterrira en Afrique, le dernier continent qui reste à développer ».

L’endogènéisation de la science et de la technologie modernes constitue le socle incontournable d’une Afrique ambitieuse et maîtresse de son destin. Si elle a su imposer sa reconnaissance internationale par les arts et l’archéologie, c’est par la science et la technologie qu’elle obtiendra une place digne, forte et méritée dans le concert des nations.

Formons grâce à la science une nation pensante, humaine, et ambitieuse. C’est aussi la condition de l’affirmation, dans un monde inégalitaire où racisme et xénophobie perdurent, de notre part dans l’un des phares de la connaissance humaine.

L’Afrique manque cruellement de la connaissance scientifique et de la pratique technologique comme éléments moteurs dans le fonctionnement et l’évolution de ses sociétés.

Au moment de la proclamation des indépendances, le personnel politique, administratif, et même l’essentiel des enseignants n’étaient pas des scientifiques. Il était donc difficile de compter sur une administration constituée exclusivement de non scientifiques pour développer une stratégie systématique en faveur des sciences et de la technologie. Différents penseurs africains qui se sont exprimés sur le rôle de la science en Afrique et dans le monde en restent à une démarche purement scolaire et moralisatrice, prenant à leur compte la pensée de Rabelais : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. C’est le cas du célèbre historien Joseph Kizerbo dans son ouvrage : A quand l’Afrique ? Quelqu’un comme Cheikh Hamidou Kane se résout, dans L’Aventure ambiguë, à enseigner qu’ « i/ faut apprendre à vaincre sans avoir raison ». Même s’il reconnaît que « lorsque la main est faible, l’esprit court de grand risques, car c ’est elle qui le défend », il n’en soutient pas moins que « Qui veut vivre, qui veut demeurer soi-même, doit se compromettre ». La science et la technologie sont ainsi considérées comme exogènes et ne pouvant que dénaturer et déstructurer nos sociétés.

Aujourd’hui, nombre de pays et d’entreprises du nord sont prêts à nous livrer empaquetés et prêt-à-porter certains de leurs produits du savoir. Il ne saurait être question ici de chercher à réinventer la roue ; il est cependant certain qu’accepter telles quelles ces  » boîtes noires  » de la pensée reviendrait à inhiber et à stériliser notre propre intelligence créatrice. La prise en compte de la question de la science et de la technologie dans sa totalité est une des clefs de l’émancipation de l’Afrique et surtout de son émergence géopolitique.

Le développement d’une communauté scientifique significative allant des maîtres d’écoles élémentaires, en passant par les professeurs de lycée, les techniciens, les ingénieurs, les médecins, jusqu’aux enseignants-chercheurs des universités est incontournable pour créer au sein de nos sociétés un état d’esprit favorable à la diffusion des idées scientifiques, à l’utilisation des technologies, à l’ouverture et à la confiance envers les hommes de sciences en Afrique. C’est aussi la condition nécessaire pour constituer cette masse critique de techniciens et d’ingénieurs sans lesquels il n’y aura pas de développement, seule voie pour assurer l’intégration harmonieuse et active de nos pays et de nos peuples dans l’évolution du monde moderne.

Après le mépris et le paternalisme des colonisateurs, la dynamique endogène de développement scientifique risque de se rompre si nos Etats continuent à traiter ce secteur hors des règles universelles de rationalité, de compétence, de vision et de résultat. La science se fait en apprenant à la faire, c’est à dire avec des erreurs, des approximations, et un peu de mimétisme. Ce n’est pas parce qu’il existe un logiciel performant sur le marché qu’il ne faudra pas essayer d’en concevoir un ! Ce n’est pas parce qu’il y a une équipe ou une entreprise mondialement reconnue sur telle ou telle question scientifique, qu’il faille, par souci de perfection ou sous l’injonction des bailleurs, lui confier les projets scientifiques au détriment des africains inexpérimentés, car c’est ce qui les empêche de se faire la main et d’acquérir le savoir-faire indispensable à la maîtrise de questions cruciales pour notre destin !

Le développement de la science et de la technologie rencontre d’énormes difficultés dans les pays africains. L’Afrique au Sud du Sahara représente à peine 1% de la production scientifique mondiale, et l’Afrique du Sud compte pour les deux tiers de cette production. La qualité intrinsèque de nos ressources humaines dans le secteur de la recherche n’est pas en cause. Malgré la faiblesse de leur nombre, l’insuffisance des ressources mises à leur disposition, et la déficience de l’environnement de travail, les chercheurs restés au pays obtiennent des résultats de niveau international et sont publiés dans des revues de renom. Certains parmi eux reçoivent des prix et des nominations dans des sociétés savantes réputées. L’Afrique doit se défaire de tout complexe pour s’abreuver à la source vivifiante de la science et de la technologie, entre pangols et djinns, pour domestiquer la créativité dont elles sont porteuses.

Dès lors que les modèles de développement autarciques ont échoué, que c’est dans l’interdépendance que réside notre salut, ne pas accorder à la science et à la technologie la même place que dans les pays du nord, revient à handicaper toute évolution de nos pays, et à accepter la marginalisation définitive de l’Afrique.

Aussi l’Afrique doit-elle réussir le défi de l’éducation, de la formation et de la jeunesse en ce vingt unième siècle. Il est essentiel pour nos pays de trouver les voies et moyens afin de bâtir une école adaptée, pour tous et tout au long de la vie. L’école doit devenir le catalyseur de toutes les énergies pour les orienter vers la construction d’une Afrique ambitieuse, conquérante, par dessus tout généreuse et fière de participer à la compétition entre les peuples et les nations. Dans une telle perspective, l’enseignement des mathématiques, des sciences et des techniques occupe une place centrale. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’aux Etats Unis d’Amérique, la parution en septembre 2000 du rapport du célèbre astronaute John Glenn sur les mathématiques et les sciences dans l’enseignement, intitulé « Before it’s too late » ( « Avant qu’il ne soit trop tard » ) a suscité un débat national sur lequel chacun des candidats à la Présidence de la République avait dû se prononcer. En revanche, la chute vertigineuse en Afrique des filières scientifiques et techniques dans l’enseignement secondaire laisse presque indifférents les décideurs publics et privés, les politiques et la société civile.

Les images des enfants-soldats du Libéria, de la Sierra Leone, du Ruanda et du Zaïre, les reportages montrant des milliers d’enfants mourant de faim en Ethiopie et au Soudan, ces enfants de plus en plus nombreux à s’agglutiner dans les carrefours des villes à la recherche de la charité, ces mères si nombreuses à mourir en couches, ces jeunes qui assiègent les frontières des pays développés et en particulier ceux de l’Union Européenne, concourent à considérer la jeunesse de la population africaine et le taux de croissance élevé de sa population comme un handicap majeur. Les pays africains sont sous pression, sommés de toutes parts de maîtriser et d’inverser la courbe de leur population. Cependant, lorsqu’on y regarde de plus près, la jeunesse de la population africaine est un atout indéniable pour le développement du Continent. La jeunesse africaine, instruite, technicienne, assumera son destin en Afrique afin que le Continent conquière respect, dignité, fierté et développement.

C’est dans sa langue maternelle que l’on apprend le mieux les matières scientifiques. Il importe donc de développer l’enseignement des différentes disciplines dans nos langues nationales. Cependant un écueil de taille reste à franchir : les transpositions de raisonnement dans les langues vernaculaires risquent d’être préjudiciables au développement de la science. Si la science est universelle, chaque peuple l’assimile avec son génie propre. La numération dans les langues nationales en est un exemple éloquent.

Notre monde est régi par la compétition. Malheureusement, nous ne sommes pas encore suffisamment forts pour participer à la détermination de ses règles. Il est cependant réconfortant de constater que ce monde est également ouvert. Bien des pays ont atteint un niveau de développement remarquable en quelques décennies malgré leur état de pauvreté initial grâce à leur effort propre, au travail ardu de leurs citoyens et à la contribution de la communauté internationale.

Le problème de l’Afrique, c’est d’abord que la société africaine est peu encline à mettre en avant la concurrence entre les individus, les groupes, les structures économiques, etc., et se comporte comme si le monde fonctionnait selon les règles la régissant. Notre « masla » et notre « mun » deviennent, face à l’âpreté de la compétition internationale, de véritables freins à l’insertion de l’Afrique dans une dynamique, où la rapidité de décision, l’efficacité et les résultats sont seuls juges.

Les futurs titulaires de diplômes en science et en technologie n’auront que l’embarras du choix en Afrique et à l’étranger. La pression sur cette ressource humaine ira en s’exacerbant, d’autant plus que le vieillissement des populations et la stagnation, voire le recul démographique dans le nord, créeront un vide qui va aspirer les jeunes scientifiques de nos pays pour accélérer le progrès dans des sociétés entrées l’ère de l’économie du savoir. Comme l’anophèle a besoin de sang pour se perpétuer, le Nord aura besoin de cerveaux venus du Sud, formés en science, en technologie, et en mathématiques pour que sa dénatalité ne soit pas la source de son implosion économique, sociale et culturelle. Il nous appartiendra de tirer profit de cette nouvelle opportunité.

Il est difficile de construire quelque chose de grand sans ambition. L’Afrique et les Africains semblent tétanisés à l’idée d’énoncer des projets, de définir des visions ; ils sont même effrayés lorsque quelqu’un s’aventure à projeter des utopies ! Pourtant si derrière ces sortes de chimères s’abritent toutes sortes de tromperies, il est certain que c’est la seule voie pour galvaniser un peuple et le mobiliser pour réussir le défi de son développement. Qu’est-ce qui a poussé J.F. Kennedy à lancer le programme Apollo ? Il fallait bien que la fière Amérique relève le défi du succès des Spoutnik soviétiques !

La pauvreté n’est point une excuse pour manquer d’ambition, elle devrait être, au contraire, l’aiguillon d’une volonté débordante pour lever les obstacles au développement et conquérir des espaces de bien être pour les populations.

Mary Teuw Niane

Professeur de mathématiques à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, Sénégal.

Source : http://www.gabrielperi.fr/

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