Unité Politique et Fédéralisme de l’Afrique selon Cheikh Anta Diop

La signification historique des mouvements de libération nationale dans les colonies, et en particulier en Afrique Noire, n’est plus contestée. On admet maintenant que ce puissant mouvement de décolonisation est aussi significatif, aussi historique que les mouvements nationaux européens du XIXème siècle.

 

Aussi, sauf dans les colonies de peuplement où on est contraint de le faire, à quelques exceptions près on s’oppose de moins en moins par la violence à son développement. La nouvelle tactique consiste plutôt à l’orienter, à le canaliser vers des structures non socialistes, de type dit occidental. Si ce but devait être atteint, les anciennes métropoles et les Etats-Unis pourraient se rassurer. L’Afrique Noire serait non balkanisée, car les régimes politiques des Balkans sont relativement stables, mais sud-américanisée. Elle verrait une prolifération de petits Etats dictatoriaux sans liens organiques, éphémères, affligés d’une faiblesse chronique, gouvernés par la terreur à l’aide d’une police hypertrophiée, mais sous la domination économique de l’étranger, qui tirerait ainsi les ficelles à partir d’une simple ambassade, comme ce fut le cas au Guatemala, où l’on assista à cette situation extraordinaire : une simple compagnie étrangère, l’United Fruit (U.S.A.), renversa le gouvernement local pour lui substituer un autre à sa convenance, en liaison avec l’ambassade américaine, prouvant ainsi la vanité de la prétendue indépendance d’un tel Etat [1].

 

Pour éviter un tel sort à l’Afrique Noire, l’idée de fédération doit refléter chez nous tous, et chez les responsables politiques en particulier, un souci de survie (par le moyen d’une organisation politique et économique efficace à réaliser dans les meilleurs délais), au lieu de n’être qu’une expression démagogique dilatoire répétée sans conviction du bout des lèvres.

Il faut cesser de tromper les masses par des rafistolages mineurs et accomplir l’acte qui consomme la rupture avec les faux ensembles (Communauté, Cornmonwealth, Eurafrique) sans lendemain historique. Il faut faire basculer définitivement l’Afrique Noire sur la pente de son destin fédéral.

 

On ne peut pas continuer à ménager « la chèvre et le chou » ; les Etats africains, dans les années à venir, seront amenés à renforcer progressivement leurs liens organiques fédéraux au détriment de ce qui reste de leurs liens avec les anciennes métropoles.

Cela ne conduira nullement au chaos économique. Rien que l’Afrique Occidentale fédérée possède un potentiel économique supérieur à celui de la France et de l’Angleterre réunies, c’est-à-dire à celui des nations qui nous menacent de sanctions économiques. Bien sûr, il y a la mise en valeur de ce potentiel économique. Cela pose des problèmes de cadres et d’investissements. Mais, dans la partie technique de ce résumé, est indiqué le chemin qui peut mener au succès d’une telle entreprise. Ce sont seulement les responsables politiques qui ne sont pas à la hauteur de ces problèmes, qui, au fond, n’y ont jamais réfléchi sérieusement, qui ont peur d’accomplir l’acte qu’ils considèrent comme un sevrage économique. Ils tentent ainsi, en servant d’écran, de perpétuer la même tutelle économique et politique d’une façon plus insidieuse, moins saisissable par la masse, mais non moins réelle.

 

La prolifération des leaders politiques est un fait spécifiquement africain, issu de la colonisation par des métropoles différentes et du morcellement en territoires administratifs des vastes régions conquises. Elle constitue une difficulté sérieuse avec laquelle on ne cessera de compter désormais dans les tentatives d’unification continentale de l’Afrique.

 

Malgré les belles déclarations publiques, des intérêts multiples, individuels et généraux, font qu’on commence à s’attacher de plus en plus aux frontières des différents territoires. Aussi n’a-t-on pas encore proposé une voie concrète qui puisse mener infailliblement et rapidement à une fédération des Etats africains, avec abandon partiel ou total de souveraineté locale.

On ne propose même pas une sorte de cartel des présidents ou chefs d’Etats comme embryon de gouvernement fédéral, qui serait élargi au fur et à mesure que les Etats s’émancipent. On constituerait ainsi pourtant une direction collégiale au sein de laquelle on refuserait de donner la primauté à un chef d’Etat quelconque, jusqu’à l’indépendance totale du continent. Les intérêts particuliers seraient sauvegardés et l’unité de l’Afrique aussi.

 

Par contre, l’institution d’une variété de diète consultative, l’organisation de tout genre de congrès de type Amérique Latine, ne peuvent conduire à la longue qu’à une ossification de plus en plus tolérée et acceptée finalement des différentes frontières des Etats africains. Et l’on aboutirait fatalement à la mosaïque des Etats d’Amérique du Sud.

 

ETATS CONTINENTAUX

L’unification planétaire ne semble pas être pour aujourd’hui, quoi qu’un esprit superficiel puisse en penser. La conscience sociale du monde, à l’heure actuelle, est loin d’avoir été assez éduquée pour que certains sentiments obscurs en soient suffisamment extirpés. La vigilance reste toujours de règle.

Ce que l’on appelle « les grands ensembles » s’articule mal sur l’histoire et les intérêts des peuples. Lorsque les failles réelles en apparaîtront, elles épouseront très probablement la forme des continents pour une durée difficile à estimer. Celle-ci ne sera, en tout cas, abrégée que par le respect ou la crainte réciproques de la force d’autrui. La fraternisation sincère des peuples et l’unification planétaire seront réalisables à partir du moment où les différents peuples seront également forts, éduqués, au point qu’aucun ne puisse plus espérer tromper l’autre.

 

Ainsi, l’existence d’Etats continentaux risque d’être le prélude à l’unification planétaire.

C’est d’autant plus vraisemblable que l’Europe qui, à elle seule, a colonisé presque toute la terre, pourrait fort bien « prendre la mouche » lorsqu’elle sera au bout de ses illusions, lorsqu’elle aura vu clairement qu’elle a définitivement perdu toutes ses anciennes colonies : son unification aurait alors des chances de se faire sur une base d’amertume, comme semblent le présager ces dernières flambées de néonazisme (Noël 1959), qui ne doivent pas être aussi anodines que certains voudraient le faire croire. L’Europe pourrait se replier sur elle-même et tomber dans un néonationalisme à l’échelle européenne occidentale.

 

LA FAIM DE L’AN 2000

Un responsable  politique  à courte vue pourrait aujourd’hui précipiter son pays vers la catastrophe. Malgré toutes  les  améliorations réelles  des conditions de vie que l’on doit attendre des fantastiques progrès de la science, certains problèmes, tel k nourriture de la population terrestre, en constant accroissement désordonné, ne sont pas encore résolus pour un futur proche. Les savants, conscients du problème, se posent déjà la question de savoir comment alimenter la population de la terre, qui atteindra le chiffre de 6 milliards en l’an 2000, c’est-à-dire dans moins de trente ans. Cette question a paru tellement préoccupante que l’O.N.U. a chargé de son étude un de ses organismes, la F.A.0 [2]. Pour toute solution à l’heure actuelle, cet organisme propose que l’on nourrisse les pays sous-développés avec de la farine de poisson. D’autres savants préconisent la culture d’algues. Des groupes américains très influents ont recommandé tout récemment à leur gouvernement de n’accorder son aide économique qu’aux nations sous-développées qui voudraient bien limiter leurs naissances. Le point de vue malthusien est évident.

 

REPEUPLEMENT DE L’AFRIQUE

II est clair qu’un continent comme l’Afrique Noire, qui a été la seule victime de l’esclavage des temps modernes (100 à 200 millions de morts et déportés), ne peut opposer qu’une fin de non-recevoir à de telles suggestions.

 

Notre continent, où règne un vide démographique, a le devoir impérieux d’appliquer une politique systématique  de repeuplement  intense dans  les  meilleurs délais. L’Afrique Noire possède en elle assez de sources d’énergie naturelles, de matières premières et de vivres pour nourrir et entretenir une telle population. Elle doit éviter d’être le déversoir humain futur du trop-plein du monde. Elle ne pourra envisager l’immigration étrangère sur une base large, même pour les régions les plus dépeuplées comme l’Afrique centrale, que lorsqu’elle aura reconquis une forte personnalité nationale, de nouveau capable d’assimiler l’étranger au lieu que le contraire se fasse.

Toutes les décisions hypocrites qui pourraient être conçues dans ce sens sur le plan international par un organisme,  si  apparemment  prestigieux   soit-il, devront demeurer sans effet chez nous. A ce point de vue, la conférence tenue à Tanger, fin janvier 1960, par la Commission de l’O.N.U. et présidée par M. Hammarsjoeld, est déjà significative. Le secrétaire général de l’O.N.U. y a exprimé de vive voix l’idée que l’introduction de l’Afrique sur la scène politique posera, dès l’année prochaine, le problème de la représentativité des deux catégories de pays maintenant en présence, et en nombre, chose dramatique, de plus en plus inégal : pays techniquement développés et pays sous-développés.

 

On s’oriente donc vers la réorganisation des statuts de façon que les vieux pays européens a civilisés » ne soient pas submergés par la masse des nouveaux venus. Il ne s’agit de rien de moins que du directoire déjà préconisé par différents chefs d’Etats. Mais comment cela ne pourrait-il pas conduire immédiatement à la faillite d’un tel organisme ?

 

PÉRIL JAUNE

La frénésie avec laquelle l’Occident veut hâter le problème du désarmement reflète un malaise latent, un sentiment de peur, que l’on avait cru à jamais disparu : la peur du péril jaune.

Les délibérations, menées plus ou moins adroitement, montrent que l’on voudrait pouvoir faire du ralliement de la France (à propos de la possession de la bombe A) un précédent moral que l’on opposerait, le moment venu, à la Chine, pour la condamner à la faiblesse militaire perpétuelle, en l’empêchant ainsi d’entrer dans le club atomique.

 

L’intérêt du monde capitaliste bien compris dans son ensemble, militerait évidemment pour un renon- cernent de la France à devenir une puissance atomique. Elle aurait fait preuve de docilité, mais les intérêts supérieurs du camp occidental seraient sauvegardés dans la mesure où, disposant déjà de l’arme absolue, celui-ci posséderait de plus un argument moral qu’il croit susceptible d’influencer la décision de la Chine, considérée au fond comme puissance jaune, de couleur.

On entend  très fréquemment,  dans certains milieux, exprimer l’inquiétude de voir surgir une telle puissance  et  formuler des  craintes  sur ce  qu’elle deviendra aux environs de l’an 2000 — disposant de tout l’arsenal des armes nucléaires. On parle de déferlement, de submersion de l’Europe, une véritable réédition moderne de l’invasion des Huns. On essaie même, par différents moyens qui, peut-être, prendront plus d’ampleur dans l’avenir, d’entretenir artificiellement cette peur absurde dans les esprits et les consciences non socialistes. On voudrait arriver à créer chez eux une véritable panique engendrant des réflexes  d’auto-défense.   On  redoute  particulièrement un rapprochement de l’Asie et de l’Afrique, à plus d’un égard.

Le fait que la France ne se rallie pas, que l’opération politico-morale, virtuellement tentée ainsi contre la Chine, ait échoué, prouve, s’il en était besoin, que l’univers capitaliste est rempli de contradictions insurmontables.

 

TENTATIVE DE CLIVAGE

Depuis un certain temps, des hommes politiques et militaires occidentaux de plus en plus nombreux, expriment, en ayant l’air d’y croire, l’espoir qu’un jour l’U.R.S.S. partagera leur réflexe d’auto-défense, en tant que « nation blanche, ayant conquis une partie de l’Asie ». C’est la preuve qu’ils sont à l’extérieur de la conscience socialiste.

 

FRONTIÈRES

Quelles seront les limites de cet Etat noir fédéral ?

Il ira, grosso modo, du tropique du Cancer au Cap, de l’océan Indien à l’océan Atlantique.

Nous avons montré, dans L’Afrique Noire précoloniale, les frontières historiques des anciens empires africains noirs de l’ouest. Elles coïncidaient pratiquement avec le tropique du Cancer. La marche frontière de Téghezza se trouve sur ce parallèle. Nous connaissons le nom d’un des derniers gouverneurs noirs qui y ont représenté l’Askia de Kaoga (Gao) : c’est le Téghezza-Mondzo, Mohammed Iko-ma.

 

La zone saharienne qui sépare le tropique du Cancer de la latitude de Sidjilmessa, n’a jamais relevé d’aucune autorité. Elle était parcourue par les Berbères Messouffa, qui servaient de guides, moyennant redevances, aux caravanes, à travers les couloirs du désert qu’ils avaient bien explorés.

Et je crois qu’il a bien raison, le progressiste marocain Ben Barka qui exprimait l’idée que ces questions de frontières sont aujourd’hui dépassées dans le contexte de l’évolution générale de l’Afrique.

 

Note :

[1] : Depuis que ces lignes ont été écrites, l’Afrique Noire est effectivement entrée dans le processus de sud-américanisation.

[2] : Organisme chargé par les Nations Unies d’organiser une meilleure répartition des denrées alimentaires dans le monde.

 

 

Source : Extrait de l’ouvrage du Pr. Cheikh Anta Diop « Les Fondements Economiques et Culturels d’un Etat Fédéral d’Afrique Noire », Page 30 à 40.

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Classé dans Economie et Politique

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