Sous le signe de Sankofa : Le passé, charrue du présent, imaginaire du futur

Sankofa, de son étymologie populaire akan retourne va chercher, lecture actuelle. Une caractéristique pas la moins paradoxale de la modernité contemporaine, de ses styles de vie et distinctions affectées dans les pays dits développés, est l’apparent mépris dans lequel l’opinion populaire, quelque fois vaguement érudite croit tenir le passé. Ou feint habillement de le faire. Une attitude communiquée très souvent aux peuples dominés, la frange en principe la plus occidentalisée et prétendue la plus évoluée de leurs représentants. Lesquels, par mimétisme, suivisme, absence d’approches critiques ressassent au possible les anathèmes du maître : passéisme, arriérations, fétichismes, glorification du passé contre les odieux diopiens, frustration culturelle et autres névroses marquées, justifiables d’une impuissance compréhensible devant l’immense et indéterminée tâche du progrès, du développement.

C’est pourtant dans les pays occidentaux que l’effort de transmission des connaissances du passé est le plus intensif à en croire le nombre d’universités et de facultés d’histoire entretenues dans ces pays, le nombre de revues et rencontres scientifiques et de vulgarisation, le nombre d’étudiants et de chercheurs dans les métiers du passé.

La reconstitution du patrimoine historique, mobilier, immobilier, la conservation de celui-ci et la sauvegarde par le réapprentissage des techniques du passé dans les domaines de l’art, de l’artisanat, et des techniques traditionnelles sont pourtant un enjeu contemporain avoué. Porté au niveau international en priorité universelle par l’Unesco entre autres structures ayant pour objet l’histoire solidifiée…

Cette évidence que le passé habite les vivants, le présent, et surtout qu’il est un éclaireur du futur est philosophiquement et épistémologiquement établie. Si l’on se souvient que toute pensée se réfère nécessairement aux expériences, images, apprentissages, il n’est pas compliqué de voir le passé dans l’activité des chercheurs d’avenir. La recherche scientifique ne fonctionne-t-elle pas par le recours aux antériorités, aux travaux précédents, fondateurs ou pionniers, aux erreurs, aux modèles anciens qui fécondent les démarches ultérieures plus souvent par effets progressifs que par bonds ex-nihilo ?

Le marquage de l’espace urbain et rural modernes s’attache à chasser l’oubli des épisodes glorieux, des personnages illustres ou des périodes moins lumineuses. Pourtant le pire n’est que rarement porté au pinacle, il est cependant l’objet de réflexions, d’approfondissements intellectuels, de thématisation, le but étant que l’horrible ne se reproduise pas. Et que si possible la prospérité dure, que la formule des antiquités pharaoniques revienne, par enchantement ou par l’activité provoquée de l’humain.

Un signe africain assez répandu dans son principe esthétique formel et dans sa signification, probablement mieux rendu par la représentation Akan est le Sankofa, oiseau mythique qui avance la tête tournée vers l’arrière, le bec tenant souvent une graine. Cette utilisation d’un animal caractérisé par son vol dans les airs, symbolique d’avancée, de progrès, d’évolution et de domination des épreuves pose la nécessité, presque tautologique, de puiser dans le passé, l’histoire, au besoin dans le monde des mânes, le viatique pour le voyage terrestre. Les défis de la prospérité, du bien-être, de l’épanouissement humain seraient ainsi, inextricable de leur rapport au passé.

L’oiseau emblématique figure une façon de revenir sur ces mêmes pas accomplis qui ont pu piéger ou émanciper du manque, des pénuries, des disettes de  toutes sortes. Une espèce de retour sur l’empreinte laissée au fil du temps par les générations successives et qui rend compte des nœuds et des fluidités du présent.

Chez les Akans -Côte d’Ivoire, Ghana, …- la figurine Sankofa est généralement posée dans un réceptacle précieux, souvent en or qui a eu dans le passé le rôle de mesure des poids d’or, le Dja. Ce réceptacle archive de nombreux objets et artéfacts permettant de retracer des étapes et moments cruciaux de la vie du groupe, offrant aux vivants un répertoire de solutions, de stratégies, de connaissances utilisables mutatis mutandis selon les nécessités émergentes.

Il n’est pas question de recettes toutes cuites refoulant l’intelligence créatrice au second plan. Au contraire, il s’agit de fournir les éléments de réflexions aguerries par les leçons du passé, les structures de règlement des conflits intracommunautaires ou extracommunautaires, les modèles d’états-nations, de cités, les conceptions de la propriété, de la monnaie, le rapport au temps, à la vie, à la mort, au genre, à l’altérité, à la science, les époustouflantes contributions encore actuelles des Anciens à ces instances respectives.

Chez les Ashantis -Ghana, Côte d’Ivoire, …-, les joueurs de tambours sont appelés Sankofa, à quelques nuances idiomatiques près. En effet ils jouent historiquement le rôle de transmetteurs d’informations, de nouvelles, de messages mais aussi d’appelants du passé, des forces et sciences de l’ancestralité. Ils permettent une transmission entre le présent et le passé, entre les présents, en aidant l’expérience ancienne à féconder le maintenant.

Sankofa est en définitive un rappel, celui de l’universalité du lien des humains à leurs traces historiques, d’un côté, et l’impossibilité d’une façon d’avenir coupé des expériences dépassées, surpassées avec plus ou moins de bonheur.

Une lecture plus culturaliste peut être apportée aussi Sankofa à partir de son étymologie populaire : San -retourne-, Ko -va-, Fa -cherche et prend- que l’on traduirait par retourne va chercher. Ceci exprime la pensée que l’individu devrait retourner en arrière de lui, vers ses racines, pour mieux se projeter. Chez les Akans, conformément à cette dyade africaine que représente l’homologie entre le monde des représentations et celui des matérialisations, il existe au moins une cérémonie spécifique, dénommée elle aussi Sankofa où les tambours appellent le passé pour lire l’avenir.

Auteur : Agni Blé

Source : http://www.afrikara.com

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Classé dans Culture et Société

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