L’Education en Afrique selon le Pr. Joseph Ki-Zerbo

L’éducation en Afrique, ce n’est pas encore l’école africaine. L’école est située en Afrique, mais elle ne conduit pas encore vraiment à l’Afrique. Il arrive plutôt qu’elle entraîne, qu’elle propulse hors d’Afrique les meilleurs jeunes cerveaux de ce continent pour les fixer en Occident, en vue de parachever leurs études et aussi hélas, de s’y installer pour la vie. Non pas tellement par attraction pour l’Europe ou l’Amérique du Nord, mais par rejet et répulsion de l’Afrique.

 

Là aussi, notre continent dépense et capitalise pour les dernières années de sélection de la matière grise, mais cette valeur ajoutée mentale qui est la valeur des valeurs va profiter aux autres. Les « fils à papa » qui sont les mieux placés dans cette fuite en avant, vont échapper à l’Afrique. Même les étudiants et futurs cadres qui poursuivent et achèvent leurs études en Afrique restent affectés d’un « occidental centrisme » qui dénote que leur esprit est déjà ailleurs, que s’ils demeurent retenus chez eux, par le mental, ils ont déjà opérés une migration vers le « pôle Nord » de la planète.

 

Au total, l’éducation, qui devrait jouer un rôle de déclencheur dans la réaction en chaîne positive du cycle vertueux de la démocratie et du développement, continue de remplir la fonction de chaînon négatif dans le cercle vicieux structurel du mal africain. On semble en prendre son parti. On affiche de moins en moins fort la volonté d’éradiquer l’analphabétisme, sauf par des slogans rituels qui prennent l’allure d’incantations. C’est pourquoi l’on peut valablement se poser les questions suivantes: l’école et même l’éducation en Afrique ne sont-elles pas appelées à remplir une mission impossible ?

 

D’abord la famille. Celle-ci est la matrice de la société, la génitrice presque naturelle de l’éducation. L’accouchement est ainsi le premier moment de l’initiation humaine, premier chapitre de l’Histoire parce qu’il fournit à chacun un « logiciel » unique pour comprendre et transformer le monde. Pour s’accomplir soi-même par la conscience et la culture. La famille est le cadre majeur de l’éducation dans les années de la petite enfance, reconnues aujourd’hui comme la phase cruciale et presque définitive des efforts de l’apprenant humain.

 

Car c’est le moment où il est doté en quelques années des éléments d’un code puissant à caractère culturel, mais quasi-génétique et inamovible, qui n’exclut pas les mutations ultérieures, y compris par « lavage de cerveau ». Or la famille africaine, comme dans les autres continents, est en voie de désagrégation.

 

D’une société précédemment structurée de telle sorte qu’on n’y trouvait pas d’orphelins, parce que le statut de grande famille s’y opposait, on est passé à une situation où on les compte par milliers, par dizaines de milliers, et nombre d’entre eux se trouvent même abandonnés.

 

Non seulement les parents s’en remettent à la télévision pour distraire et instruire, former (ou déformer) leurs enfants, mais les maîtres, peu ou mal formés, mal payés, s’éloignent de la déontologie de leur métier devenu un simple gagne-pain.

 

La cause des femmes, malgré quelques progrès apparents dans les villes, accuse des retards spécifiques graves qui atteignent par des « frappes chirurgicales » la gent féminine en particulier. Les choses dans ce domaine progressent avec une lenteur géologique. La femme demeure le « fusible » principal dans les épreuves, tensions et conflits socio-politiques.

 

Le cercle vicieux fondamental se situe entre le déficit de savoirs et le développement. Car celles qui sont en principe les mieux placées pour briser ce cercle en sont les premières victimes. Les femmes sont pauvres parce qu’elles sont ignorantes et ignorantes parce qu’elles sont pauvres. Mais, on le sait, au-dessus et au-delà du savoir et de l’avoir, il y a le pouvoir. Quel pouvoir brisera ce cercle vicieux ?

 

On a cru un moment que la décentralisation du pouvoir pourrait profiter davantage aux femmes. Encore faut-il que la décentralisation, la responsabilisation des bases et des collectivités locales ne soit pas une coquille vide abandonnée par l’Etat sans autofinancement possible (l’avoir) et sans autogestion (le pouvoir), avec en sus une prévalence des préjugés traditionnels(le savoir) à la base du corps social. C’est précisément à ce niveau que sévit surtout la paupérisation, tueuse structurelle de l’école, mais elle-même produit structurel d’un « Plan d’Ajustement Structurel ». L’aptitude des femmes à créer leur propre emploi dans le cadre de l’économie populaire plaide pour que, durant quelques générations, une discrimination positive leur soit appliquée.

 

Cela n’est que justice et non privilège. Cela n’a rien à voir avec le slogan de la « professionnalisation » de l’école ou de l’Université, qui prétend générer des capacités ajustées au Marché ; comme si le marché était un récipient inerte attendant qu’on le remplisse. Comme si le marché en Afrique n’était pas souvent un marché captif télécommandé par des opérateurs géants à visée monopolistique. Comme si derrière la « main invisible » du Marché il n’y avait pas presque toujours la main trop visible de la loi du plus fort.

 

Au-delà de la famille et de son noyau central qu’est la femme, les parties prenantes les plus décisives de l’acte éducatif en Afrique, ce sont l’Etat, le secteur privé et le corps enseignant.

 

Mais l’Etat se désengage financièrement et surtout brade au plus offrant son autorité comme pilote de la reproduction sociale. Or cette autorité ne peut être reprise par le secteur privé, préoccupé avant tout de gestion profitable ou d’objectifs particuliers respectables mais non généraux. Pour l’autorité de l’Etat, il n’y a pas de repreneur à la mesure de l’enjeu et du statut, car l’Education relève non seulement de la souveraineté mais aussi de l’identité. On devrait lui accorder au moins autant d’importance qu’à la Défense Nationale. Mais aujourd’hui, les Etats africains se suicident sur l’autel de la croissance à court terme. L’Etat africain est à peine ou pas du tout constitué, qu’on lui enjoint de renoncer au pouvoir, c’est à dire de se suicider.

 

Le Privé multiforme va envahir l’espace abandonné par l’Etat. Mais pour quoi faire ? Les résultats du privé ont tendance à s’aligner sur les normes du marché, reproducteur de la classe dominante dans des établissements haut-de-gamme, et formateur de la main- d’œuvre dans les écoles « ordinaires » : à l’image de la « société duale » et antagoniste que l’Afrique produit aujourd’hui, avec les laboratoires et les cliniques de luxe côtoyant les hôpitaux de misère. L’offre de savoir, comme l’offre de soins, est à la hauteur des bourses des élèves et des patients. Dans un pays comme le Burkina-Faso, où la moitié des gens sont pauvres, la qualité de l’éducation établie au gré du marché, même corrigé, « ajusté » par l’aumône internationale, est et restera pauvre.

 

C’est ainsi qu’on a justifié la dévaluation du franc CFA au nom de la « vérité des prix ». Les Programmes d’Ajustement Structurel peuvent bien revenir a posteriori avec des plans de réduction de la pauvreté et de l’analphabétisme : ce sont des pommades cosmétiques qui ne font que corriger les grimaces du système…

 

Dans ce cadre-là, la qualité des enseignants risque d’être structurellement compromise. Qui gardera les gardiens ? C’est pourquoi nous disons que l’éducation, comme la santé, ne sont pas des biens marchands comme les autres. Elles relèvent de l’être même des individus et des sociétés.

 

« Le vieillard, disent les Bambaras, vaut mieux que son prix. » Il en va de même pour l’enfant dans le secteur dit budgétivore de l’Education. L’élève assis sur son banc vaut mieux que son prix.

 

Par : Joseph Ki-Zerbo (Préface de « Education, famille et dynamiques démographiques – CICRED, Paris 2003 – pages 7 à 15)

Source : http://www.vitus-asso-togo.org

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Classé dans Culture et Société

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