La situation privilégiée de l’Afrique Occidentale selon Cheikh Anta Diop

 Après l’échec des tentatives de coordination des politiques coloniales entre Européens, l’Afrique occidentale est devenue le terrain de la surenchère politique entre la France et l’Angleterre. Cette dernière, qui n’y a pas fondé de colonies de peuplement, créait des difficultés à la France d’autant plus facilement que toutes les colonies françaises de l’Afrique Noire, contrairement à l’Empire britannique, sont concentrées en Afrique occidentale et équatoriale.

Aussi longtemps que la découverte des immenses richesses de l’Algérie n’avait pas modifié l’optique coloniale de la France, celle-ci ne s’adaptait que très difficilement à la surenchère des Anglais, qui décrochaient en Afrique occidentale pour mieux rester dans leurs colonies de peuplement de l’Afrique orientale (Kenya, Tanganyika, Rhodésie, et même l’Afrique du Sud qui, dans une certaine mesure, entre dans cette catégorie).

La méditation sur la guerre d’Indochine et d’Afrique du Nord et la découverte des richesses du Sahara ont permis à la France d’affronter plus facilement la situation concurrentielle ainsi engendrée. Ainsi le sort réservé aux mouvements politiques en Afrique occidentale et orientale sera très différent.

Il suffit de comparer la répression féroce des Mau-Mau à l’octroi de l’indépendance par négociations en Afrique occidentale anglaise (Nigeria par exemple) ou française. Ainsi, en Afrique occidentale, la facilité relative des problèmes politiques qui sont résolus par négociations et non à coups de feu (exception faite pour le Cameroun), cette facilité, donc, ne permet pas une épuration politique, ni un renforcement de la conscience nationale. Ce qu’on peut appeler la situation privilégiée de l’Afrique occidentale peut laisser des séquelles assez durables. Toute l’Afrique occidentale est virtuellement libre, tandis qu’il n’en est rien du moindre territoire de l’est, centre-est et sud [1].

Cette différence de traitement provient de la présence des minorités blanches réparties dans les différents territoires de l’Afrique de l’est et du sud. C’est ainsi que la lutte menée dans ces régions s’apparente étroitement à celle de l’Afrique du Nord et à la lutte que nous mènerons tous ensemble, en dernier ressort, en Afrique du Sud.

La vraie poudrière du continent noir reste donc l’Afrique orientale, centrale et du sud.

ETATS BLANCS

Nous y refuserons demain, sans esprit de compromis, la création d’Etats blancs sous quelque forme que ce soit, quel qu’en soit le prétexte et quel que soit le prestige apparent de l’organisme international hypocrite qui l’aura proposée. Nous ne chassons personne, car nous ne sommes pas racistes. Nous n’exterminerons aucune minorité, mais nous appliquerons la proportionnelle démocratique dans la façon de gouverner l’Etat. Nous refuserons que la vie nationale de ces futurs Etats s’organise sur une base ethnique. Aucun pays, jusqu’à ce jour, n’a résolu autrement le problème des minorités.

Ceux qui ne peuvent pas nous donner des exemples ne pourront donc pas nous donner des conseils, et encore moins des ordres.

MISSION HISTORIQUE DE L’AFRIQUE OCCIDENTALE ET ÉQUATORIALE

La mission historique de l’Afrique occidentale consiste donc, dans une large mesure, à profiter des facilités que lui donne l’histoire pour devenir sans délai un Etat fédéré puissant, capable de libérer le reste du continent par la force s’il le faut, au lieu de s’éterniser dans la faiblesse, la division et la surenchère déclamatoire de patriotes de circonstances. Mais nous éprouvons déjà l’effet des séquelles politiques dont il a été question ci-dessus : aucun travail politique préalable n’a encore transformé les consciences d’une façon radicale, afin de les préparer aux tâches austères qu’exigé une indépendance réelle.

On continue à traiter les problèmes nationaux avec une mentalité de fonctionnaires. Cette carence se traduit encore par l’absence d’une politique culturelle digne de ce nom, dans tous les Etats d’Afrique Noire indépendants à l’heure actuelle. Aucun Etat n’a encore établi une politique systématique de rénovation de la langue nationale, aucun n’utilise une langue africaine comme langue de gouvernement [2], aucun ne cherche à se créer sans délai une puissante armée moderne dotée d’une forte aviation, civiquement éduquée, inapte aux putschs de type Amérique Latine, capable de faire face soudainement aux tâches historiques qui pourraient nous attendre encore. On risque plutôt de n’avoir que des embryons symboliques d’armée, avec un matériel désuet, sans aviation, sans engins balistiques d’aucune sorte, mais que contrebalancerait une police ultra-moderne de type dictatorial.

Nous serons bien obligés de compenser la facilité relative de notre libération par un immense effort d’éducation politique, de formation culturelle, sinon, nous risquons de ne pouvoir opposer aux nationalismes étrangers encore expansifs et fortifiés par la lutte armée, qu’un a nationalisme » folklorique et bariolé tout au plus des couleurs vives de nos tissus indigènes.

Rien n’est plus extraordinaire, plus fantastique, que cette distribution par le chef de l’Etat français des divers petits drapeaux, sur la place de la Concorde, aux chefs d’Etat de la Communauté, le jour du 14 Juillet 1959.

[1] : Situation politique en 1959-1960

[2] : Depuis la Tanzanie et le Kenya ont successivement adopté le Swahili comme langue de gouvernement. D’autre part, l’Unesco a fait siennes les idées contenues dans la deuxième partie de Nations Négres et Culture relatives au développement des langues nationales africaines et a établi en conséquence un programme de soutien culturel, dans ce sens, aux Etats africains.

 

Sources : Extrait de l’ouvrage du Pr. Cheikh Anta Diop « Les Fondements Economiques et Culturels d’un Etat Fédéral d’Afrique Noire », Chapitre IV, Page 41 à 45

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Classé dans Economie et Politique

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