Interview de Upahotep Kajor jeune entrepreneur et homme politique.

NFS : Bonjour, peux-tu en quelques mots décrire Upahotep Kajor ?

Upahotep : Bonjour. Merci pour cette opportunité que vous m’offrez. Je m’appelle Upahotep KAJOR MENDY. Mais j’ai engagé une procédure pour enlever le vocable « Mendy » de mon état civil car c’est un nom portugais. Je ne suis pas portugais donc il n’y a aucune légitimité à ce que je porte ce nom. C’est la raison pour laquelle je me présente toujours sans le « Mendy ».

J’ai 32 ans et deux mois. Je suis né à Ziguinchor où j’ai étudié jusqu’en classe de 5ème. J’ai ensuite étudié à Tëngej de la 4ème à la Terminale. Après mon bac, j’ai étudié à Lyon jusqu’à récemment. J’ai également étudié au Danemark. Dernièrement je suis rentré au Sénégal pour œuvrer à la Renaissance Africaine et à l’Etat Fédéral Africain en toute rigueur et en tout amour. Je suis entrepreneur, chercheur en sciences humaines et homme politique.

NFS : D’où te viens-tu cet engagement pour la cause de l’Afrique et des afro-descendants ?

Upahotep : Quand j’avais 7 ans, Thomas Sankara venait de se faire assassiner. Je me suis dit que c’était injuste car c’était un homme bon pour nous tous Africains. C’est à ce moment que je me suis dit qu’il faut que je fasse quelque chose pour continuer son idéal pour l’Afrique. Je ne savais pas quoi exactement… juste qu’il faut que je fasse quelque chose. Au fil des années, je me suis intéressé à tout ce qui pouvait me permettre de connaitre entre mieux l’Afrique, de l’aimer et de la défendre. Ce n’est qu’en 2002 que je suis tombé par hasard sur deux ouvrages de Cheikh Anta Diop : Nations nègres et culture et Civilisation et Barbarie. Après lecture du premier, j’ai su avec précision et détermination ce qu’il me fallait faire pour l’Afrique, aujourd’hui et pour toujours.

Je me suis mis à me former véritablement, à m’armer de savoir et à participer avec mes moyens à ce processus de Renaissance Africaine et d’Etat Fédéral Africain. Je n’ai pas regretté ce choix car il a forgé ma vision de la vie, du passé, du présent et de l’avenir.

NFS : Kemra, qu’est-ce ? Ou plutôt qu’était-ce ? Pourquoi la dissolution de l’organisation ?

Upahotep : Après ma lecture de Nations nègres et culture et mon séjour au Danemark en 2002-2003, je suis revenu à Lyon. J’ai exhorté mes frères et sœurs à nous former et à œuvrer pour sortir notre peuple de la régression culturelle dans laquelle nous sommes. Chemin faisant, nous avons organisé plusieurs évènements dans ce sens et dans divers organisations. Au fur et à mesure, nous avons senti la nécessité de nous unir à partir d’un socle commun. Car ce qui fonde une action durable, ce n’est guère l’objectif final, mais les valeurs qui permettent de l’atteindre. Beaucoup d’organisations africaines périclitent souvent car nous confondons ces deux aspects. Nous nous mettons ensemble pour un idéal commun alors que nous ne questionnons pas les fondements de nos actions.

Il est primordial de nous mettre autour de certaines valeurs qui guident notre vision et nos actions. Sans cela, nous aurons l’amère sensation de répétition et de déception perpétuelle. Ce sont les valeurs qui fondent les actes, pas l’objectif final ; en tout cas, si nous voulons arriver à bon port et nous y maintenir. Sinon, ce sera un feu de paille, un météorite dans le ciel. Rien de durable ne se bâtit sans un fondement solide discuté et établi.

A KEMRA, nous avions pour objectif de faire la promotion du patrimoine historique, culturel, politique, technologique, scientifique de l’Afrique, de l’antiquité à la période contemporaine. Nous avons mis en place des cours de formation à ce patrimoine et invité nos frères et sœurs qui le souhaitaient à nous rejoindre pour œuvrer ensemble au Ouhemmessout (Renaissance Africaine) et au Sema Taou (Etat Fédéral Africain).

Notre particularité à KEMRA se situe dans notre démarche et notre méthode. Nous sommes partis du constat simple que toutes les solutions à nos problèmes existent dans notre patrimoine. Nous avons une sphère temporelle et spatiale que nous pouvons explorer dans l’état actuelle des sciences et trouver nos solutions. Ce paradigme-là, c’est plus de six mille ans d’histoire et un peuple qui a vécu sur tous les continents en y fondant des civilisations et en étant responsables de hauts faits d’histoire. C’est donc là-dedans que nous puisons la méthode et les éléments d’analyse qui nous permettent d’avoir une vision à la fois globale, précise et intéressante de la situation dans laquelle notre peuple se trouve et de mener des actions pragmatiques pour atteindre l’objectif escompté. Ce n’est qu’en explorant ce paradigme que nous sommes en mesure de répondre aux quatre questions fondamentales que se pose tout peuple après des moments de crises profondes, à savoir d’où venons-nous, qui sommes-nous, que voulons-nous et où allons-nous. Un Africain qui ne connaît pas son patrimoine est incapable de répondre à ces questionnements simples.

L’une des particularités de KEMRA, c’est d’avoir expérimenté l’Ouhemmessout et le Sema Taou en miniature. C’était une organisation où il y avait des Rwandais, des Congolais, des Centre-Africains, des Guinéens, des Ghanéens, des Béninois, des Sénégalais, des Ivoiriens, etc. Le panafricanisme, nous l’avons expérimenté à petite échelle. Toutes les tares qui caractérisent notre peuple aujourd’hui ont été étudiées de très près. Il en est de même de nos potentialités. Notre patrimoine artistique a été questionné. Des ateliers d’échange et de formation à notre esthétique capillaire ont été mis en place par les sœurs qui faisaient partie de KEMRA. Nous avons travaillé avec toutes les couches sociales africaines, des chefs d’entreprises aux enfants des cités défavorisées de France.

KEMRA était un moyen et non une finalité. Nous avons mis en place cette organisation pour des actions ponctuelles dans un lieu précis et à un moment donné. Une fois certains objectifs atteints et les personnes qui la composaient ayant fini leurs études en France et rentrées en Afrique travailler à des projets personnels et à l’idéal que j’ai cité un peu plus haut, KEMRA n’avait plus lieu d’être. Nous l’avons dissoute et nous sommes passés à autre chose, à d’autres défis pour l’Afrique et le monde.

NFS : Quelle est ta formation initiale, comment le mets-tu en profit dans ta vie professionnelle actuelle ?

Upahotep : Je suis diplômé en Information Communication et en Anthropologie. J’ai suivi une formation en humanités classiques africaines et une autre en infographie. La pluridisciplinarité de Cheikh Anta Diop m’a beaucoup inspiré. Ce qui faisait sa différence avec les chercheurs auxquels il se confrontait était sa vision globale et précise de la question débattue. Pour caricaturer, disons qu’il avait une connaissance des deux faces de la médaille alors que moult de ses interlocuteurs n’en avaient qu’une seule. Il est évident que les débats ne pouvaient qu’être déséquilibrés et à l’avantage de qui vous pouvez aisément devinez.

C’est tout ceci que j’ai à l’esprit quand j’entreprends, je fais de la recherche ou de la politique. Il faut avoir une large et rigoureuse vision des choses et ne pas se limiter à une seule.

NFS : L’esprit d’entreprenariat chez les jeunes africains ? Que peux-tu nous en dire ?

Upahotep : La vie est intéressante. Quand on a les possibilités d’en explorer plusieurs facettes, il ne faut pas hésiter une seule seconde. L’entreprenariat est un vaste et passionnant champ. Nous, Africains, avons une particularité. Nous pouvons parler de l’entreprenariat en nous prenant de façon individuelle ou avoir un regard plus large. Ce n’est pas à ce niveau que se situe la particularité. C’est vrai que pris individuellement, nous pouvons trouver tout et son contraire. Il y a de jeunes entrepreneurs africains qui réussissent très bien dans les affaires et qui sont des chercheurs prolifiques. Néanmoins, quand on parle de l’entreprenariat des jeunes africains, il n’est pas risqué d’avancer que ce domaine est le reflet de notre peuple. Les jeunes africains sont les plus craintifs, les plus ignorants et les plus remplis d’incertitude comparés aux jeunes du monde entier. Notre régression culturelle y est pour beaucoup. Heureusement que des initiatives sont prises dans le sens de changer tout cela. Il faut que les jeunes africains se forment et connaissent leur patrimoine culturel, technologique, scientifique, historique, politique, esthétiques, artistique, etc. Cela ne peut que nous aider à repousser et briser les barrières que j’ai citées précédemment. Une jeunesse formée entreprend sans complexe, peu importe le domaine d’activité. Nous ne pouvons qu’avoir une débauche de créativité quand nous maîtrisons notre patrimoine culturel. C’est très important. Il faut lire et aimer aller vers la connaissance.

NFS : Tu as récemment co-organisé le festival « Les Voix de la Soul » en collaboration avec beaucoup de jeunes talents. Comment s’annonce la suite ? Quel est le but principal de ce festival ?

Upahotep : C’est un défi de plus dans ma vie. Il y’en a beaucoup d’autres à venir. J’ai été fier de contribuer à l’apport d’une nouveauté chez nous, avec Pascal Kaou et une toute équipe de passionnés de musique et de travail bien fait. Ce festival a pour but de mettre en valeur un style musical né de l’expérience séculaire des Africains aux Etats-Unis et de révéler de jeunes talents de la Soul Music. Il est parrainé par l’artiste Didier Awadi et est couvert par la chaîne panafricaine Africa7. Nous avons beaucoup de choses à apprendre dans ce domaine. Il ne faut pas avoir peur d’entreprendre. Il faut s’entourer des personnes qu’il faut et ne pas hésiter de poser toutes les questions qui permettront de mieux faire le travail. Après la soirée de présentation du festival, il y a beaucoup de choses à corriger et d’autre à améliorer. C’est juste frustrant de ne pas être au début et à la fin du projet. Car en travaillant avec certains partenaires, il y a des aspects sur lesquels on n’a pas la main et quand les choses ne se passent pas comme on le souhaite on ne peut qu’être frustrés ! Mais, c’est comme ça. On prend acte et on essaie de tirer tout le monde vers le haut.

NFS : Est-il facile d’approcher les sponsors, les autorités susceptibles de faciliter l’organisation de manifestations, les artistes ?

Upahotep : Dans ce milieu on rencontre tout et son contraire. Le plus important, c’est le projet qu’on a. Nos interlocuteurs réagissent en fonction de notre manière de faire. Quand vous avez un dossier solide, innovant et porteur, vous avez de fortes chances d’avoir beaucoup de portes ouvertes. Il est vrai qu’il y a toujours une certaine appréhension de la part des sponsors et des autorités politiques, surtout quand c’est un projet nouveau. Mais, cela ne doit pas constituer un frein. Il faut insister et remplir sa part du contrat : monter un bon projet, aller chercher les partenaires qu’il faut et être convaincant. Le reste, c’est de la conjecture.

NFS : Tu as fait une grande partie de tes études supérieures en France, et maintenant tu es retourné au Sénégal. Qu’est-ce qui a motivé ton retour ?

Upahotep : Je suis allé en France pour étudier. Il est normal que je rentre chez moi une fois mes études terminées. C’est aussi simple que cela. D’autres raisons peuvent exister pour certains, mais pour moi, c’est celle-ci, aussi terre à terre puisse-t-elle être.

NFS : Que dis-tu aux personnes qui pensent qu’il n’y a pas d’avenir (radieux) en Afrique pour les jeunes diplômés d’universités étrangères.

Upahotep : Ces personnes sont voyantes quant à cette prophétie. Si elles lisent l’avenir avec exactitude, elles peuvent se faire beaucoup d’argent avec ce talent. Mais nous savons qu’elles se trompent car elles se prononcent en toute ignorance de cause. C’est à nous de bâtir cet avenir. Personne d’autre ne le rendra radieux à notre place. Les Européens, les Américains, les Asiatiques et même les Australiens investissent en Afrique par plusieurs moyens. Pourquoi ? Que les Africains qui ont fini leurs études rentrent contribuer à l’édification de notre continent. Le chantier est vaste et passionnant. Ils ne risquent pas de souffrir de concurrence dans l’immédiat car tout ou presque est à rebâtir.

Les études supérieures dans les universités étrangères, même africaines, ne préparent pas les jeunes Africains à bâtir l’Afrique. Bien au contraire ! Personnellement, l’amour, la connaissance et la détermination sans faille pour l’Afrique qui m’animent, je ne les ai pas eues –pour ne pas dire apprises- à l’école coloniale ni à l’université coloniale. C’est en me plongeant dans l’étude de notre patrimoine culturel multi millénaire que j’ai appris à aimer, à innover et à défendre l’Afrique avec la dernière des énergies. L’un des combats politiques que nous menons, c’est de pouvoir découvrir de patrimoine à l’école classique à travers nos langues, entre autres, afin d’aimer, de défendre et de bâtir l’Afrique en toute connaissance de cause, en toute simplicité et sans que cela ne paraisse comme une tare. Car beaucoup d’Africains trouvent « étrange » qu’un Africain puisse vouloir connaitre ou simplement découvrir notre patrimoine culturel et de le partager autour de lui. C’est dû à la mal formation, à la déformation et au formatage que nous subissons de la maternelle à l’université. L’école ne nous apprend pas à connaître et à défendre l’Afrique, encore moins à l’aimer. Toute une jeunesse est ainsi sacrifiée volontairement. C’est un génocide culturel que nous subissons. Heureusement que ce n’est pas une fatalité. Celles et ceux d’entre nous qui en ont conscience et qui s’en donnent les moyens intellectuels et matériels œuvrent pour faire changer les choses avec foi et détermination.

NFS : On approche à grands pas des élections présidentielles au Sénégal et tu es très actif dans le milieu politique. Comment vois-tu le climat social actuel du pays ?

Upahotep : Les Sénégalais sont patients et attendent sereinement que le Conseil Constitutionnel lise le droit et invalide la tentative du vieux Président Abdoulaye Wade de fouler au pied notre constitution nationale. C’est là la seule alternative qui est offerte par la loi à ce conseil. Il faut que tout le monde entier sache que le peuple sénégalais est déterminé à faire des élections de 2012 (présidentielle et législatives) un exemple contre toute initiative politique contraire aux valeurs qui nous unissent. Quand on veut la paix, il faut faire face à toute personne qui la menace. Il faut neutraliser le fouteur de trouble le moment venu. Aucune paix, aucun progrès, aucune cohésion sociale ne se sont jamais bâtis avec des prières, aussi belles et longues soient-elles. Il faut de la discipline, de la rigueur, du courage, de la détermination et beaucoup d’amour pour arriver au bout de la tyrannie. C’est un acte de paix que de faire face aux intimidations et d’user de tous les moyens nécessaires pour combattre la peur. Prier quand son avenir et son intégrité physique sont menacées, c’est être naïf et lâche. L’histoire retiendra qui était du côté de la lutte pour la paix et qui a laissé prospérer le statut quo.

NFS : Quels sont tes projets pour l’année à venir ?

Upahotep : J’écris en ce moment un livre sur le Rap qui devrait aboutir sur un festival panafricain. D’autres ouvrages sur le patrimoine africain sont en cours de rédaction. J’ai également fait le lancement d’une marque de vêtement en cours. Avant cela, je dois finir les démarches administratives pour mettre sur pied une entreprise qui comportera différents secteurs d’activités. J’ai des projets de création d’entreprises dans plusieurs domaines. Il me faut donc une structure les chapeautant toutes.

Au niveau politique, nous travaillons pour faire de notre formation politique, Alternative Générationnelle Jotna, l’une des trois plus importantes au Sénégal et avoir une influence positive en Afrique. C’est difficile, mais nous y œuvrons avec amour et rigueur.

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