Vers une théorie économique africaine !

Qu’est-ce que le développement ? Voilà une notion très difficile à définir et à cerner tellement son usage porte la marque d’une certaine idéologie. Cependant, nous estimons que, est développée, toute société qui est à même de procurer le bien-être nécessaire à ses membres, les rendant indépendants vis-à-vis de certains besoins vitaux de la vie. Cette définition naturellement, est bien vague ! Pour atteindre ce niveau de bien-être, une certaine organisation politique, sociale, culturelle et économique de la société s’impose. Les conditions concrètes, matérielles et idéologiques du développement devant être réunies.

Les Etats africains sont pour la plupart des pays « sous-développés » selon les institutions de Breton Woods ! Malgré les programmes développés depuis les années 60, le continent peine à décoller. Les raisons de ce décollage difficile voire impossible font l’objet de débats par les intellectuels africains et Européens ! Pour certains, le « non décollage » du continent est le fait de l’impérialisme international qui pour maintenir la mainmise sur les abondantes ressources africaines, font des pieds et des mains pour maintenir sous domination les dirigeants des pays africains, qui dès lors facilitent l’accès de ces ressources à moindre frais au capitalisme occidentale. Ce qui semble se justifier  par les travaux de certaines associations dont Survie et le CADTM. La françafrique ou Mafiafrique en est une illustration parfaite.

Certains aussi arguent que les institutions de Breton Woods, servant les intérêts du capitalisme proposent des programmes qui n’ont pour seul objectif que de rendre les pays Africains pauvres et dépendants de l’aide internationale. Les PAS en sont une illustration parfaite.

Bien que ces arguments se tiennent, la question fondamentale est de savoir si réellement, les économistes africains ont théorisé le développement économique du continent noir !

Une théorie économique africaine a-t-elle déjà été inventée et discutée ? Nous ne parlons pas des programmes de développement qui voudraient que des routes, des ponts, des hôpitaux soient construits çà et là et que l’épargne soit mobilisée par des techniques développées par des techniciens rompus dans le domaine !

Par théorie de développement économique africaine, nous faisons référence à une théorie économique qui s’appuie sur une connaissance approfondie de la société africaine. Cela signifie que le théoricien de l’économie africaine doit pouvoir dépasser le seul cadre de la constatation des réalités présentes, mais faire une anthropologie économique très poussée. Cela permettra de comprendre les méthodes anciennes de création de richesse, de distribution et d’échange. Cela aussi permettra de comprendre les motifs de la consommation, des échanges. Quel pourrait-être l’impact de la vision du monde des africains sur leur système de production ? Comment le système a évolué depuis les temps reculés et quels étaient les moteurs des changements et comment se faisaient les transitions économiques dans nos sociétés africaines ?

Sur la base de cette connaissance profonde de l’Afrique économique, nous pourrons enfin théoriser sur des politiques économiques qui permettront d’assurer le bien-être des populations tout en donnant une personnalité africaine à toutes les actions économiques. Le développement sera alors endogène, selon le souhait profond de Joseph Ki-Zerbo.

L’Afrique ne pourra pas se développer en faisant l’économie d’une connaissance approfondie de l’histoire économique africaine. Les chercheurs doivent pouvoir rassembler des informations précises sur l’histoire économique africaine, et théoriser sur l’économie africaine. Sans quoi, nous perdrons du temps inutilement à vouloir appliquer des théories qui ne s’appliquent pas à une société africaine et qui répondent à un autre paradigme. L’histoire économique de l’Occident a suivi une évolution liée à celle de la société occidentale. Gilles DOSTALER, dans son livre « transition et pensée économique dans l’histoire » écrit en 1983, montre qu’il serait difficile de comprendre la pensée économique d’un auteur si l’on veut faire fi de son environnement social et politique. Il dira en substance «  Aristote serait le penseur de la société esclavagiste, et Thomas [d’Aquin] celui de la société féodale. En réalité, l’un et l’autre ont écrit au moment où ces organisations sociales commençaient à se désagréger. C’est sans doute ce qui les a amenés à mettre à jour, dans les rouages de ces sociétés, les mécanismes de leur transformation. ».

Et les théories d’Aristote sont des théories qui puisent leurs racines dans la société esclavagiste dans laquelle il vécut. Lorsque les classiques, comme Jean Baptiste Say, économiste français, font une analyse centrée sur la production et postulent que « toute offre crée sa propre demande », il faut comprendre qu’ils écrivaient pendant une période marquée par la pénurie !

Nous espérons donc avoir été clairs sur le fait que les économistes occidentaux ont écrit l’économie sur la base de leurs réalités politiques, sociales et culturelles.

Les économistes africains doivent commencer par théoriser sur l’économie africaine sur la base des informations dont ils devront disposer sur la société africaine.

Le paradoxe des économies africaines actuelles !

Les économies actuelles africaines se disent libérales ! Après quelques moments d’interventionnisme de l’Etat (1960-1990). Elles s’accrochent aux thèses des institutions de Breton Woods ! Ceci est une parfaite absurdité qui ne répond à aucun besoin concret de développement des pays africains ! Le capitalisme aujourd’hui en Europe a une histoire ! Et cette histoire ne remonte pas à quelques décennies de politiques économiques ! Toujours selon  DOSTALER « Les mercantilistes sont les écrivains de la transition au capitalisme, de l’accumulation primitive ». Or ce mouvement est apparu en Europe autour du XVIème et a évolué jusqu’au XIXème. C’est-à-dire que pendant plus de trois (3) siècles les économies occidentales purent à travers les thèses mercantilistes accumulées de grandes quantités d’or et d’argent ; ils ont encouragé un interventionnisme étatique très poussé afin de créer le capital nécessaire à la naissance de l’économie libérale, théorisée par Adams Smith, David Ricardo, Robert Thomas Malthus et JB Say etc… d’ailleurs DOSTALER dira que « Les politiques mercantilistes ont donc constitué le fondement de l’industrialisation de l’Europe. ». Or nous venons de montrer le rôle important des politiques mercantilistes dans l’accumulation des richesses en Europe.

Pendant des siècles donc, pour ne pas dire des millénaires, les Occidentaux ont accumulé l’expérience économique de leur société, en rejetant parfois certains points de vue ou en les renforçant, tout cela dans le but d’obtenir une forme d’organisation sociétale seyant avec leur personnalité et leur culture.

Le paradoxe donc que nous observons dans la gestion des politiques économiques africaines c’est l’impression que l’on nie toute économie africaine et que la seule voie de réussite ne peut être que celle proposée par les institutions de Breton Woods, fruit d’Occidentaux ayant un autre paradigme. Car à ce que nous sachions, aucun Africain ne participa en 1944 à Breton Woods au Etats-Unis à la mise en place de la Banque mondiale, du FMI et de la BIRD.

L’Afrique a une histoire économique, qu’il serait intéressant de connaître et de comprendre. Ce n’est pas une option, c’est un impératif. Cela y va de notre survie.

Quelques pistes vers les théories

Il est aujourd’hui difficile de parler de l’histoire africaine sans faire référence à Cheikh Anta Diop. L’immense travail abattu par lui permet d’ouvrir des pistes de réflexions et de recherches approfondies dans tous les domaines de la vie des Africains.

Dans Antériorité des civilisations nègres, Cheikh Anta Diop établit les différences fondamentales entre les sociétés occidentales indo européennes et les sociétés africaines, à travers la théorie des deux berceaux de civilisation. Cette théorie explique qu’au départ deux berceaux de civilisations ont été à l’origine des différences de cultures, d’organisation sociétale des populations humaines. Et toutes deux reposent sur des conditions matérielles de vie et rien d’autres, c’est-à-dire pas sur la race (qui n’est d’ailleurs pas un concept scientifique, mais idéologique).

Le premier berceau de civilisation, est celui des sédentaires. C’est le berceau des Africains regroupés autour de la vallée du Nil. Cette civilisation bénéficia de conditions matérielles de vie intéressantes, les biens étaient en abondance et l’organisation sociale et politique fut donc à l’image de l’abondance de biens matériels. Cette société était par conséquent, matriarcale, enterrait ces morts, avaient des dieux généreux, était paisible, collectiviste.

De l’autre côté, la civilisation des nomades. Les conditions matérielles de vie étaient difficiles. Cette société devait constamment se déplacer, conquérir de nouvelles terres pour survivre. Dans ces conditions la femme était une charge et donc cette société était patriarcal, dès le départ, incinérait les morts pour la plupart, avait des dieux violents et jaloux. C’était une société individualiste.

Sur la base donc de cette théorie des deux berceaux, il ressort clairement, que l’économiste de l’histoire africaine a déjà une piste de recherche. La plupart des théories économiques partent du postulat que les ressources naturelles sont insuffisantes pour satisfaire les besoins illimités des populations. D’où la naissance d’une science qui aura pour objectif d’organiser la société de manière à pouvoir créer de la richesse, de la redistribuer à travers un juste prix (théories de la valeur) pour permettre aux populations d’en jouir (L’économie). Cette conception de la quantité de richesses se trouve donc remise en cause par la théorie des deux berceaux. Aujourd’hui encore, nous savons tous que le continent africain, est bien nanti en ressources, et que seule son exploitation fait défaut. Nos ancêtres de la vallée du Nil, qui ne furent pas gênés dans leur évolution par un quelconque esclavage et colonisation, ont tranquillement développé les techniques nécessaires à la production des biens nécessaires à leur besoins (d’où la naissance des sciences en Afrique).

Ensuite, le système capitaliste, basé sur l’individualisme de la société occidentale montre aisément, que la société pense et réfléchit en fonction de sa culture. Il est vrai aujourd’hui, certains Occidentaux le critiquent, mais c’est un fait culturel et la théorie des deux berceaux l’illustre assez aisément. D’ailleurs, un économiste Péruvien Hernando de Soto, dans son ouvrage « Le mystère du capital : Pourquoi le capitalisme triomphe en Occident et échoue partout ailleurs », dira en substance que cela dépend entre autre du droit de propriété privé. Pour lui en effet, dans les pays du tiers-monde, le capital est « mort ». C’est-à-dire que les populations ont des biens dont ils ne peuvent pas se représenter la valeur. Les populations ont des habitations bâties sur des terrains sans titres de propriétés …, ce qui fait qu’elles ne peuvent pas utiliser le capital dont elles disposent pour obtenir des crédits. Il proposera donc a cet effet, la conversion des biens matériels en capital. Pour Hernando de Soto, « le capital est une « énergie », une « valeur dormante ». Encore faut-il le réveiller.»

Et c’est ce droit de propriété qui a permis aux occidentaux de créer leur capital ! L’Afrique a-t-elle pu faire cette transition de la propriété collective, à celle privée, valorisée ? Pas encore ! Ainsi donc, si nous partons des conclusions d’Hernando de Soto, l’Afrique ne pourra pas bénéficier des avantages du capitalisme. Or le capitalisme s’essaie en Afrique en vain. Dans quelle condition l’Afrique doit-elle faire cette transition ? A quel prix ? Car en effet, si pour une société collectiviste comme l’Afrique, le capitalisme doit être appliqué, il va s’en dire qu’il faille muer le continent sur la base de valeurs individualistes ! Est-ce la meilleure option? Voilà des questions que les théoriciens de l’économie africaine devront se poser afin d’y trouver des réponses adéquates.

Ces quelques éléments susmentionnés permettent de montrer la nécessité de faire l’histoire économique africaine, de théoriser le développement économique africain. Cela aura l’avantage de permettre aux Africains, de comprendre la société économique africaine.

Source : http://syam.blog4ever.com

Article proposé par Sadio Sangharé

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Classé dans Economie et Politique

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