Comment peut-on aller au-delà du contexte et de la pensée de Cheikh Anta Diop en Afrique contemporaine Postcoloniale?

Comment peut-on aller au-delà du contexte et de la pensée de Cheikh Anta Diop en Afrique contemporaine Postcoloniale?

                                              

S’il y a une chose sur laquelle on trouvera le plus grand consensus, c’est le fait que l’histoire ait été dite et dictée par et pour l’Occident. Le livre classique d’Edward Said Orientalism (1978) a tout éclairé. L’Oriental est orientalise pour le simple besoin de l’Occident, pour se créer une image à partir de la « mongrolisation » de l’Autre non-Occidental.

C’est dans cette perspective, à mon avis, qu’il faut contextualiser les travaux de Cheikh Anta Diop: revisiter l’Histoire dite par le blanc colonisateur pour en dégager les dimensions épistémologiques. Cheikh Anta a bien fait le travail de questionner, sur des bases scientifiques, cette supposée anhistoricité des peuples Africains, cette idée, alors répandue, qui professait que le continent Africain était le grand absent de l’histoire du monde.

On ne peut voir la dimension scientifique de Cheikh Anta Diop que dans ce contexte de négation. Ce n’est certainement pas un négationnisme nihiliste/postmoderniste qui critique de fond en comble le rationalisme comme discours totalisante, mais une négation en vue de restaurer des faits historiques.

D’autres penseurs, notamment ceux de la Négritude, ont, eux aussi, participé à ce travail de questionnement épistémologique à leur manière : chanter l’identité ontologique du Noir alors bafouée par un lot de mensonges de l’Eurocentrisme sous ses formes multiples.

Cependant, à l’époque, et même aujourd’hui encore, l’on se permet de perdre du temps dans ces débats qui opposent Cheikh Anta à Senghor, Frantz Fanon à la Négritude, et j’en passe. Ce que l’on a besoin aujourd’hui, c’est la conciliation de la littérature prosaïque (Fanon) à la littérature poétique (Négritude) dans le fait commun qu’elles aient été toutes des formes de luttes, même si différentes, contre le colonialisme et ses conséquences psychoaffectives sur le noir colonise.

Dans Provincializing Europe: Postcolonial Thought and Historical Difference (2000), Dipesh Charkrabarty a bien argumente sur la criante nécessité d’adopter une nouvelle approche d’analyser, la nation et/ou le nationalisme, d’une part avec cet œil romantique qui voit en la nation une entité a priori sublime et grandiose (poésie), et d’autre part, cet œil critique (la littérature prosaïque, parce que réaliste) qui s’engage à mettre en relief les manquements, les failles inhérentes à toute nation en vue d’imaginer la société sur des bases nouvelles.

Dans toujours cette position réactionnaire envers le néocolonialisme, certains penseurs ont récupéré les travaux de Cheikh Anta Diop à des fins discursives. L’école de pensée dite « Afrocentrique, » pour sa part, s’engage à déconstruire l’hégémonie culturelle du monde occidentale dans la mondialisation. Même si cet objectif est à louer, il faut tout de même voir les limites de l’Afrocentricite quand il s’agit de parler des problèmes politiques Africains sur le continent Africain. Selon Peter Rigby, l’Afrocentricite à la Molefi Asante, « is addressed primarily to African-Americans, and does not propose a discourse which would mobilize an African struggle against current racist and class oppression in Africa » (262). Il y a des questions fondamentales pour nous jeunesses Africaines. Pourquoi on nous chante à longueur de journée que nos ancêtres, les Egyptiens ont construits les pyramides alors que, comme le dit Abiola Irele, « on ne peut même pas construire et maintenir par nous même les routes et ponts pour faciliter la communication entre nous, si on doit dépendre toujours d’un étranger pour les besoins basiques de la civilisation moderne, si on n’est pas capable de cultiver le niveau minimum d’efficacité et d’imagination pour le management de notre environnement? » (212, ma traduction). Ce que pose ici Abiola Irele, c’est la question de la signification pratique de cet héritage pharaonique. Ayant disserté sur la dimension de l’aliénation, ayant discriminé la dimension sociologique de l’aliénation (assimilation, acculturation) de sa dimension philosophique, Irele soutient que c’est dans cette dernière dimension qu’il faudrait placer l’héritage de Cheikh Anta Diop. L’insistance de Cheikh Anta Diop sur le passe Africain, dit-il, « was not meant as an encouragement to cultural smugness but to a greater effort » (213, mon emphase).

Il faut peut-être que je précise que je ne suis pas étudiant en Histoire comme cela se comprend de manière conventionnelle. Je parle sur la position théorique des Cultural Studies. La rigidité des barrières disciplinaires dans l’académie française et francophone a fait que des fois on perd de vue la potentialité de comprendre l’histoire, la société et les êtres humains par ce que les philosophes appellent, le perspectivisme et la pluralité, des angles de vue. Il faut bien signaler que Cheikh Anta Diop n’est pas le premier intellectuel noir à s’engager dans le travail de correction de l’histoire eurocentrique. Il n’est nullement pas le dernier à le faire d’ailleurs. Dans ce qu’on appelle World History, des historiens de toute obédience, de tout bord, Européens, Africains comme Asiatiques, se sont engagés à mettre à nu l’hégémonie discursive de l’universalisme Européen dans la manière d’écrire l’histoire. Mettant à la fois le doigt sur la dimension compétitive aussi bien que coopérative des peuples du monde tout au long de l’histoire, ces « world historians » s’accordent à dire qu’écrire l’histoire du monde, toute histoire, fut-elle nationale, part du postulat de la connexion au lieu de l’autonomie. Cependant, les historiens Occidentaux de ce champ disciplinaire, plus ou moins reproduisent un certain eurocentrisme latent, ce que j’ai appelé dans un papier final d’Inside Out Eurocentrism.[1]

Mamadou Diouf et Mohamad Mbodj, tous deux historiens Sénégalais, ont quant eux replacé Cheikh Anta Diop dans le contexte actuel de questionnement épistémologique de la connaissance en vue d’aller toujours au-delà. Pour eux. « there is a problem: to question the work of Cheikh Anta Diop, even from a scientific point of view, was for a long time synonymous with African anti-patriotism; to refer to it in passing was an obligation on could readily fulfill, especially in the academic work, to repeat its great principles, often without any knowledge of the work itself, was a certificate of nationalism and Pan-Africanism » (118-19). Cet état de fait, disent-ils, est accentué, à l’époque, par la mort brusque de savant Sénégalais, et les assauts de toute une génération de jeunes Africains confrontés à une banqueroute des idéologies nationalistes et un désir de substitution de la Négritude Senghorienne. Ceux qui sont familiers du département d’histoire de l’UCAD savent bien ce dont je parle. Jusqu’à présent, la pharaonisation de Cheikh Anta est toujours de mise ; aucun étudiant sérieux n’ose questionner scientifiquement Cheikh Anta Diop, peur de voir la foudre de ses professeurs tomber sur lui et entacher la note finale de ses recherches. Cela est une pure aberration. Cheikh Anta Diop n’a jamais dit cela de son vivant. Avec la repetition des formules shock de Cheikh Anta – again and again–  par les jeunes chercheurs Africains, « it becomes impossible to escape from unanimity; there is no room for a classical academic discussion in which the points of agreement could coexist with the points of disagreements » (Diouf and Mbodj, 129).

Frantz Fanon a eu le même traitement pour ce qui concerne sa pensée, qui, au lieu d’être politisée, semble toujours « racialisée ». La lecture que beaucoup jeunes Africains font des Damnes de la Terre, à mon humble avis, est partielle. En termes d’audience, on voit bel et bien que Fanon nous parle, nous pays postcoloniaux. Les questions fondamentales qu’il pose dans son livre sont d’ordre politique, et non racial. Si l’on veut efficacement récupérer les pensées de Cheikh Anta Diop et de Frantz Fanon, il nous faut les replacer sur le plan politique interne de nos Etats postcoloniaux qui, pour la plupart, souffrent d’un problème de leadership politique. Comment faire pour créer une société nouvelle postcoloniale, après que la colonisation est « formellement » détruite, comment cultiver la pensée dialectique entre les différentes couches de la société, comment amoindrir les hiérarchies de classes dans nos sociétés, comment travailler au fédéralisme du continent Africain, et comment avoir une approche critique en même novatrice avec notre passé et nos traditions, je pense que ce sont là les questions fondamentales que Cheikh Anta et Fanon ont toujours pose de leur vivant.

Références:

Chakrabarty, Dipesh. Provincializing Europe: Postcolonial Thought and Historical        

            Difference.Princeton: Princeton University Press, 2000

Diouf, M., Mbodj, M. « The Shadow of Cheikh Anta Diop » in The Surreptitious Speech:

            Presence Africaine and the Politics of Otherness 1947-1987″  V.Y Mudimbe (ed.).

            Chicago: The University of  Chicago Press,1992, pp: 118-135

Irele, Abiola. « In Praise of Alienation » in The Surreptitious Speech: Presence Africaine and          

            the Politics of Otherness 1947-1987″  V.Y Mudimbe (ed.). Chicago: The University of

            Chicago Press,1992, pp: 201-224

Said, Edward. Orientalism. New York: Vintage Books, 1978

Babacar Faye.

Graduate Student

American Cultures Studies Program

Bowling Green State University.


[1] Entre Aout et Decembre 2011, j’ai pris un cours/seminaire « Readings in World History » qui traite des meme sprobelmatiques historiographiques. Au sortir du seminaire, j’ai ecrit un papier intitule : « At the Intersections of World History and Postcolonial Studies: Writing History Beyond Centrism(s) ».

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