Kaawman, L’histoire # 9 : Intronisation de Kaawman

« Mais Kaawman attends! » crie K-Roots. K-Fashion préfère évoluer à son rythme que de hurler dans la gare. Roulés, portés ou à dos, les bagages sont malmenés, cognés parfois les uns contres les autres voire jetés à terre. En effet, Kaawman avait soudain accéléré le pas laissant derrière lui son sac sans aucunes explications. K-Roots le ramassa et maintenant tente de le suivre des yeux tout en avançant le plus rapidement possible. Kaawman se fond dans la masse. Ces deux compagnons arrivent devant les panneaux d’affichages et l’espace d’attente des voyageurs, posent tous les bagages sur 3 sièges côtes à côtes puis se retournent pour chercher leur ami disparu dans la foule.

Au même moment Kaawman, après une péripétie qu’il est le seul à pouvoir raconter, est assis sur une chaise anglaise de la gare de Lyon sentant l’air parfumé au désodorisant… Quelques minutes plus tôt… Quand il courrait tout à l’heure, c’est parce que son ventre parlait le langage des maux et lui avait brusquement échappé, créant ainsi une indigestion sans précédant digne d’être raconté sur le trône des toilettes. Il s’est fallu de peu pour que cette maudite pièce de 50 centimes lui coûte son honneur auprès des siens mais aussi auprès du pays hôte. La dame lui avait dis « Monsieur c’est 50 centimes pour aller aux toilettes ». Le jeune Sénégalais prit son porte monnaie et en sorti un billet de 50 euros. Sa famille, particulièrement sa maman avait emprunté une certaine somme à l’association des femmes du  quartier ensuite elle l’avait convertie dans un bureau de change non loin du marché « Zinc ». Il n’est pas étonnant que ce pauvre bachelier n’a pas la monnaie. Pour autant ce n’est ni une excuse ni une explication valable dans le pays de François Mittérand. En effet, c’est toujours niet pour la dame. Le jeune garçon sent une sueur glaciale se propager en lui telle une vague qui se meurt sur le rivage. C’est la chaire de poule qui succède à la montée d’adrénaline. Les 5 sens convergent vers un seul… organe pour lui faire allégeance. La question qui se pose à ce moment précis, c’est : arriveront-ils à temps ?

Le derrière serré, la stature droite et solennelle, Kaawman perd son sang chaud et approche une ultime fois la dame. Arrivé d’un côté du comptoir,  regard féroce et perçant, il demande que celle-ci le laisser effectuer ses besoins, soit-dit-en passant naturelles dans cet endroit si artificiel, et qu’ensuite il irait chercher la monnaie et lui ramènerait cette moitié d’euros. La dame se retourne indifféremment sans répondre, laissant alors une braise incandescente naître et s’enflammer dans la poitrine du nouveau bachelier qui dès qu’il se retourne croise une vieille dame à la peau basanée, surement du Maghreb, de petite taille et un peu enrobé, cherchant en apparence une chose dans son sac. Quand Kaawman arrive à sa hauteur à la sortie des toilettes, la dame lui tend une pièce de 50 centimes et lui dit « tiens, vas-y vite ! ». Heureusement que le réflexe existe chez la plupart des êtres humains,  chez le jeune c’est bien le cas, il prend la pièce sans se poser une seule question et sans dire mot, sauf merci évidemment, rebrousse chemin, foudroie du regard la dame au comptoir et introduit sa pièce dans la machine qui ouvre les portes, Kaawman passe ainsi la frontière et se retrouve net devant une queue de 3 personnes : c’est le début de la fin pense-t-il maintenant. Chacune cherche à soulager une peine interne voire à externaliser une souffrance vers les abysses tourbillonnaires des WC. Près de l’évanouissement et du vrombissement de son caleçon, un WC se libère enfin. Kaawman s’engouffre dans le petit paradis, enlève son pantalon et s’assied sur le trône comme un seul geste du type 3 en 1.

Kaawman sort sans regarder la dame à l’accueil derrière la caisse tout en cherchant des yeux sa bienfaitrice. Elle n’est plus là. Il sort des toilettes de la gare et balaie du regard tous les coins et recoins à la recherche des ses compagnons. Soudain il les aperçoit. Debout, K-Roots parle à K-Fashion qui lui est assis et semble beaucoup plus serein que son interlocuteur. « Kaawman ! » s’écrie K-Roots, puis il enchaine sans reprendre son souffle « je croyais qu’on ne te reverrait plus. Que t’arrive-t-il ? Pourquoi tu t’es mis à courir si brusquement ? ». Au bord de l’asphyxie K-Root inspire et se met à écouter le récit des péripéties de son compatriote. Ils pouffent de rire au fur et à mesure que Kaawman raconte son histoire. Plus taquin que les autres, K-Fashion n’arrête plus de lancer des vannes à l’endroit du seigneur des trônes des toilettes. Les larmes aux coins de l’œil, les trois jeunes voient s’approcher un vieux monsieur noir, la cinquantaine environ, habillé à l’occidental mais à l’ancienne c’est-à-dire avec le genre de veste aux quatre gros boutons avec une grande fente au cou et qui peut se porter sans chemises. Certains les portent encore même si elles se font de plus en plus rares. Il s’approche et salue les trois jeunes un après un, en serrant sérieusement et vigoureusement leurs mains et en leur parlant le sénégaléen.

Il se présente comme l’ami de tonton Ngala. Il s’appelle Modou et son nom c’est aussi Modou. Tonton Modou discute un peu avec nous en demandant à mes compagnons s’ils ont où loger. Ils répondent tous les deux qu’on viendra les chercher sous peu. Je prends les contacts e-mail de mes amis et mon hôte leur laisse son numéro de téléphone portable ainsi que le numéro fixe de sa maison.

Dans la voiture je continue à penser à toutes ces séparations en moins de 48 heures : d’abord  les amis au Sénégal chaque membre de la famille, maternelle comme paternelle, ensuite frères et sœurs puis mère ensuite père, Moussa et maintenant K-Roots et K-Fashion deux jeunes que je pris en estime dès que nos yeux se croisèrent. Même si ma mère a l’habitude de me dire dans les moments difficiles : « ouf, le pire est à venir ». Je n’ai jamais compris en quoi le fait de savoir que le pire est toujours devant est censé me remonter le moral. Au contraire ce qui me motive et me donne de l’espoir  c’est de croire que le « meilleur est à venir ». Ce n’est pas en me préparant au pire que je vais tirer le meilleur de moi, j’ai cette intuition que c’est le contraire, maintenant qui sait, peut être que j’ai tord. Mais j’ai choisi d’être et de rester « positif ». La vie me le rend plutôt bien, je trouve. D’ailleurs c’est cet état d’esprit qui m’a mené et m’a amené à connaître Tima. En effet un ami m’a un jour parlé d’elle en des termes qui m’ont plus et qui ont aiguisés ma curiosité.

La première fois que j’ai vu Tima Dieng de ma vie, c’était les vacances scolaires, après une année passée à cirer les bancs de la seconde « S A » (S comme scientifique et A comme la première classe de seconde des séries scientifiques). A l’époque je savais que Grand Dieng avait une petite sœur répondant au nom de Tima Dieng mais elle ne vivait pas  dans la maison familiale car quelques années après sa naissance ses parents ont du démangé à Richard Toll pour des raisons professionnelles : son père devait prendre un poste important au sein de la Compagnie Sucrière Sénégalaise (C.S.S). Du coup elle a grandi là-bas et y a effectué ses études en suivant tout d’abord des cours par correspondances de la préscolaire au collège en passant par l’élémentaire. Ses parents se chargeaient, le soir et les fins de semaine, de faire le suivi de son instruction. Grand Dieng devenu étudiant était revenu dans la capitale et logeait à l’université Cheikh Anta Diop où il entama des études en sociologie en Licence 1. En fin de quatrième collège, ses parents durent reprendre le chemin du retour, mais elle était trop attaché à la ville qui l’avait vue grandir de même qu’à son mode de vie, pour rester à Dakar c’est pourquoi elle est retourna à richard Toll pour y rester une année encore, la dernière du collège. Elle obtint son BFEM et pu quitter beaucoup plus tranquillement la région du fleuve Sénégal pour la presqu’île du Cap Vert.

Je revenais de chez un de mes meilleurs amis, Nioxor Niane, qui m’avait dis que la belle à la canne à sucre salée était en fin arrivée. Il ajouta que des amis de Grand Dieng ont le dessein de la courtiser et que d’autres s’y sont déjà essayés mais qu’ils ne savent pas comment s’y prendre car elle est très intimidante avec des allures de grande royale et de tête bien faite bien pleine. Nioxor avait le don de donner cette envie de connaître n’importe quoi, n’importe qui, avec ses descriptions si naturelles et si captivantes. Il arrive à susciter l’intérêt de son auditeur et cela sans trop d’efforts.  J’ai toujours trouvé très dommage que la télévision nationale ne se donne pas la peine de dénicher des perles comme lui pour assurer certaines émissions ou le commentaire des matchs de foot par exemple. Oui j’oubliais Nioxor est expert en la matière. Son joueur préféré est Francesco Totti et Samuel Eto’o.

Je suis tellement absorbé par les souvenirs liés à cette profonde nostalgie ressentie, que je ne prête pas attention au paysage et que nous voilà maintenant arrivés à destination : Chatou Croissy. Tonton Modou se gare devant un pavillon non loin de la gare R.E.R (Réseau Express Régional) de Chatou. Il s’agit en effet d’une villa avec rez-de-chaussée et un étage surmonté d’une cheminé visible. La façade est de couleur grise et beige assez sobre excepté la porte d’entrée qui elle est d’un noir foncé. Nous descendons de la voiture, bagages à la main et sac au dos, tonton Modou sonne avant de sortir ses clés et d’ouvrir la porte. L’entrée donne sur un jardin qui semble bien entretenu. La porte principale s’ouvre avant qu’on y arrive, une femme blanche, la quarantaine, apparait et s’avance vers nous tout en souriant. Ses cheveux sont bruns et son reluisant visage comporte un point de beauté au dessus de la lèvre supérieure, à droite entre le nez et la bouche. Quand nous nous croisons, nous nous arrêtons nette. Elle et tonton Modou se rapprochent l’un de l’autre et s’étreignent. Je reste stupéfait et interloqué tellement je ne m’y attendais pas. Sans avoir le temps de penser, elle se détache de mon oncle et me considère avec un sourire affectueux. Elle s’avance et pose ses fraiches et moelleuses joues sur les miennes. Je suis paralysé pendant  quelques micros secondes. C’est la première fois de ma vie qu’on me fait la bise et je ne sais quoi faire ni comment réagir. Pourquoi a-t-elle fait ce bruit bizarre avec sa bouche ?

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