Kaawman L’histoire # 10 : L’histoire du lion et du coq débute aujourd’hui

Elle se présente en même temps qu’elle me fait la bise, ce qui rend les choses d’autant plus compliquées à retenir pour moi. J’ai quand même pu entendre Nathalie et un bruit qui se termine par le son « cha ». Je rassemble tout mon courage et demande à nouveau son nom et son prénom. « Je m’appelle Nathalie Aïcha Modou. Nathalie est le prénom que mes parents m’ont donné et Aïcha est celui que j’ai choisi après mon mariage avec ton oncle Modou. Ne restons pas dehors, allons poursuivre les présentations à l’intérieur.»

 

Machinalement je prends la valise et suis Nathalie. A l’entrée de la porte principale, du curry caresse mes narines délicatement, sans les agresser. L’odeur n’est pas trop forte mais elle est assez prononcée pour qu’on puisse la distinguer des autres odeurs embaumant la maison. Nathalie s’empresse de ruiner la surprise qu’elle préparait en me demandant si j’aime le « Cou Kari » (d’autres écrivent Thiou Kari). Décidément je ne suis pas prêt de voir les surprises diminuer de si tôt. Je réponds affirmativement, que j’aime le « Cou Kari ». En réalité j’aime tout ce qui est mangeable, et à défaut je me force à aimer car cela simplifie vraiment la vie. Par ailleurs on ne mange que ce qui nous tombe sous la dent. Je me demande alors « Comment manger ce qu’on n’a pas ? ». D’ailleurs l’autre avait l’habitude de dire que « la meilleure sauce, c’est la faim ».

Mes hôtes m’escortent dans ce qu’ils appellent la chambre d’ami. Celle-ci est au rez-de-chaussée juste après la porte du salon, à droite et dans le même couloir. Elle fait à vue d’œil 13 m² et comporte un lit d’une personne, une armoire, une chaise et une table stylée qui ressemble à une coiffeuse amputée de ses produits de coiffure, mais assez grande quand même pour y étudier. Tonton Modou m’enjoint de faire comme chez moi car, dit-il avec paternalisme, «ici c’est moi ton papa, donc tu es chez toi». Je pose mes bagages et n’essaie même pas de les ranger. Je me couche sur le lit histoire que mon dos ressente un peu de douceur après tant d’heures de voyages et de transport.

 

J’ouvre les yeux, il fait nuit noire. J’en éprouve même une petite peur. Je me relève et m’assieds sur le bord du lit, un peu enrhumé avec une légère fièvre. Je me touche le front avec mes deux mains, malgré leur fraicheur je ressens une chaleur. Portable allumé, 03h00 s’affiche à l’écran donc il est 05h00 du matin en France car je n’ai pas encore changé d’heure. Il n’y a aucun bruit dans la maison. De l’extérieur c’est pire,on n’entend que le vide. Sûrement tonton Modou et Nathalie ont cru que j’étais trop fatigué pour me réveiller et m’ont laissé dans les bras de Morphée. Maintenant que je suis éveillé et émotionnellement secoué, je risque de ne pas trouver le sommeil à nouveau. Après dix minutes de latence, je me décide à allumer la lumière. A nouveau assis sur le lit, j’ai pour la première fois conscience de ma solitude, je ressens une chose tout à fait nouvelle en moi, un sentiment qu’il ne m’est jamais arrivé d’avoir auparavant. Ne sachant ce que c’est, je l’appelle la tristesse. Mais c’est bien plus fort. J’ai envie de verser de chaudes larmes pour me sentir mieux mais je n’y arrive pas. Je pense à maman et je réalise qu’il se peut que je ne la revoie que l’année prochaine au mieux, et au pire des cas plus jamais, s’il arrive quelque chose à l’un de nous deux. Et papa ? Et Moustapha, le plus âgé de mes grands frères ? Et mes autres frères et sœurs ? Et Grand Dieng ?  Et Tima ? Nioxor ? Mon cœur s’accélère à nouveau sans raison apparente, voire sans raison que je comprenne. Je me sens seul et perdu, faible et sans substance, impuissant et microscopique face à ce nouveau monde fait de gratte-ciels, de voitures- et non de cars- super rapides, de métros, de trains et d’avions, de gens on ne peut plus pressés me semble-t-il. Cela me fait penser automatiquement à un film, d’ailleurs qui ne m’avait pas plu outre mesure. Il s’agit de « Seul au monde » interprété par Tom Hanks.

 

Avec effort, je soulève ma masse une fois de plus uniquement dans le but de me tenir debout. En fin de compte, je me rends compte que je n’en ai ni l’envie ni la force, donc je me recouche l’esprit atrophié. Que m’arrive-t-il ? Avec les éclaireurs de Guédiawaye, j’ai déjà défié la solitude, vaincu l’adversité, soumis la fatigue mentale et physique et conquis la capacité de d’adaptation face à diverses situations de la vie, mais aujourd’hui malgré l’hospitalité du lit et de l’environnement relativement confortable dans lequel je baigne, et mon esprit, et mon cœur ne peuvent demeurer sereins. J’essaie de me libérer l’esprit, de penser à des souvenirs joyeux capables de m’apaiser. Bien avant de les trouver, je m’aperçois que j’ai manqué des prières. Je me lève brusquement sans hésitation et me déchausse avant d’enlever les chaussettes couleur chocolat que tata Amy m’offrit spécialement le jour de mon départ. A pas muets je quitte la chambre d’ami, explorant la maison d’un œil de margouillat. De gauche à droite, lentement, l’organe olfactif oscille avec un mouvement rotatoire à la recherche de la salle d’eau. Elle se trouve à droite de la chambre au fond du couloir. C’est la porte qui précède celle du débarras. Je m’empresse de chercher l’interrupteur non sans mal. Il  aura le malin plaisir d’être tout le temps à un endroit insoupçonné. Je me soulage, fais mes ablutions et retourne toujours à pas de loups dans le domaine des amis. Reste à savoir si je vais trouver un tapis de prière mais avant il faudrait retrouver l’interrupteur. Ah celui là ! Me donner ainsi des tâches, qu’il est vache. Qu’il arrête de jouer à cache-cache avant que je me fâche. Voilà ! Trouvé ! Après plusieurs manipulations aucune lumière n’apparaît. C’est la grande joie. Pas le temps de perdre encore plus de temps, j’allume le téléphone portable et cherche intensément une natte pour prier. La recherche est couronnée d’échec néanmoins je me rappelle avoir un tapis dans ma valise. Ouverte, les dernières odeurs de la chambre de maman s’échappent de l’enceinte de celle-ci et des habits pour se bousculer dans mon nez. Excités, les souvenirs ressurgissent violemment comme des éclairs et s’impriment dans mon esprit. Sans résistance, je ferme les yeux et les laisse me transporter à nouveau …

 

Couché, le côté droit du visage écrasant les deux mains collées l’une à l’autre, je sens le sommeil revenir au galop. Je n’ai pas le temps de le voir carrément arriver, je m’évanouis. Qui a déjà véritablement conscience du moment précis où il s’endort? Je n’en ai pas encore eu la chance, mais peut-être bientôt.

 

Frétillement des narines, une délicieuse et chaude odeur de croissant me réveille. S’ensuit celle du café. Tout d’un coup mes deux yeux s’ouvrent au jour nouveau, mon corps entier se remplit d’une énergie venue de nulle part et ma volonté d’aventure s’épaissit instantanément avant de porter ma masse hors du lit. Avant de me déshabiller, je m’agenouille et étends mes bras. 4 séries de 25 appuis avant puis 2 séries de 25 génuflexions sont la première règle de la charte de la chambre de la démocratie de Grand  Dieng. Toute personne qui y entre et adhère à la charte se doit de faire tous les matins ces exercices. Eh bien personne n’est allé vérifier qui la respecte cette règle.

Serviette reposant sur l’épaule gauche, trousse de toilette achetée au marché jeudi et coincée en dessous des aisselles comme d’habitude, c’est presque devenu un réflexe, je sors de la chambre, rencontre mon oncle. La salutation est brève pour me laisser le temps de prendre ma douche matinale.

 

 

A table. J’entre dans le salon, ils sont assis et le moment tant redouté arrive. Nathalie se lève et s’avance encore vers moi. Affectueusement elle me fait la bise. Toujours pas habitué et ne sachant que faire, je me laisse faire. Malgré l’inconfort, il faut admettre que c’est bien douillet tout ça. Tonton Modou me demande de prendre place et d’attaquer. La table est remplie de choses et d’autres à tel point que la couleur de la nappe se voit difficilement. L’on dirait les festins qu’on voit dans les dessins animés style Astérix et Obélix après une victoire contre les Romains. Je ne sais pas par quoi commencer ni que faire. Tonton fait glisser un bol vers moi, me montre ensuite du doigt la boîte cartonnée de lait, le sucrier et les baguettes de pain en ajoutant ironiquement en sénégaléen « le petit déjeuner du pays ». « Pour le reste, découvre tout seul les saveurs d’ici par la dégustation et l’essayage » s’empresse-t-il d’affirmer.

 

Rassasié et étonné j’observe mon oncle débarrasser la table. Je me demande bien où est passée Nathalie. Pourquoi c’est Tonton Modou qui débarrasse ? En plus il le fait si naturellement et avec grâce. J’arrête de rêver et lui donne un coup de main. A deux ça ira plus vite.

Il me propose d’aller visiter Paris le dimanche après-midi, suggestion que j’accepte évidemment mais avec appréhension. Paris ! Paris ! Paris ! Trois fois dans ma tête, s’exclame ce mot, cette ville, ce carrefour et ce temple de l’histoire de France mais aussi et surtout de son présent. Paris ! ce mot qu’on m’a si longtemps martelé à la figure, à l’oreille, au tableau, à la télévision, dans les films, entre copains. Oui Nioxor parle très souvent de Paris, de ses universités et en particulier celle de Pierre et de Marie Curie. Je ne sais pas pourquoi mais Nioxor est juste bizarre.

Contrairement à ce que je pensais, nous allons prendre les transports publics métro en lieu et place de la voiture. Devant la gare de Chatou Croissy il y a une station d’autobus. Je vois l’arrêt du bus numéro 4. Tonton Modou dit que c’est celui qui mène à la maison. Nous avons préféré marcher regardant à droite, à gauche, devant et derrière tout ce qui nous entourait. Tonton Modou s’est mis à ma place, celui d’un jeune banlieusard de la capitale sénégalaise. C’est vraiment amusant les commentaires et les comparaisons qu’il fait pour m’expliquer certaines différences avec le Sénégal. Par exemple, « ici tu auras tendance à voir des toits en taule descendants alors qu’au pays il y a des terrasses, sais-tu pourquoi ? » Non je répondis. « Eh bien c’est pour évacuer les précipitations et par la même occasion optimiser le volume d’air à chauffer dans la maison. » Là je me suis ressaisi et j’ai pensé « tonton Modou est un commerçant non ? » mais je n’ai pas eu le temps de pousser la réflexion plus loin.

 

Il achète un seul ticket pour moi car lui est un abonné, dit-il. Pour la première fois de ma vie, je composte un ticket, c’est … rapide ! Tonton Modou se met à courir et crie mon nom : « Kaawman !», c’est le RER A qui arrive on dirait. (Réseau Express Régional). Automatiquement je le suis. A vos marques, prêt, le lion de la Téranga derrière le coq de l’Hexagone, la course poursuite a commencé.

 

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