Kaawman L’histoire # 8 : Sur la route vers la ville lumière

Excusez-moi monsieur mais c’est la première fois qu’on entend ce mot « composter », donc on ne pouvait pas deviner que cela signifiait « valider » ensuite on vient d’arriver directement du Sénégal avec une escale en Suisse… ». L’adrénaline monte et je commence à bégayer, j’essaie de trouver les mots pour lui expliquer que nous avons tous les trois reçu les billets de la même manière et de la même personne, la dame à la voix claire et aigue de la compagnie Bruxell Airlines et que par conséquent si K-Roots est dans l’illégalité, je devrai moi aussi l’être, mais après nous avoir écouté il semble d’autant plus braqué sur sa position de départ. « Xana ki dou degg ? » ai-je pensé ? (Est-il sourd ou quoi ?) K-Fashion s’était tu pendant toute la conversation et ne s’est même pas levé à l’entrée du contrôleur pour lui tendre son billet. Je n’ai pas compris son geste mais je reste concentré sur l’histoire. Rédigée et signée, il tend à K-Roots une contravention de 75 euros (46 500fcfa environ). K-Roots est trop affecté pour ouvrir la bouche, abasourdi et surtout pensif, à la sortie de l’agent de la SNCF (Société Nationale des Chemins de Fer Français, une des principales entreprises publiques centrée sur le transport ferroviaire), K-Roots se tient la tête et invoque Dieu en ces termes : « Plus de 45 000 fCFA, Allâhou Akbar (Mon Dieu !) !  Où vais-je trouver cet argent ? Que vais-je dire à mes parents ?».

Les choses se sont précipitées et le contrôleur est parti. Plus tard on comprendra qu’en effet le billet n’avait pas été validé et que la faute revenait à l’agent de Bruxell Airlines qui a cru avoir composté tous les tickets. Pendant que K-Roots reprend ses esprits, je m’interroge sur le lourd silence de K-Fashion. C’est le genre de silence de l’autre qui plombe l’atmosphère et te donne envie de faire quelque chose ou de dire quelque chose, uniquement pour le rompre. Mais je me demande pourquoi j’en veux à K-Fashion. « Il n’a pas manifesté sa solidarité » me dis-je. Et je repense à Meursault, ce personnage du célèbre livre d’Albert Camus L’étranger, à qui l’on a plus reproché l’absence de larmes au décès de sa maman qu’un meurtre. Est-ce qu’on peut réprimer une personne juste pour n’avoir pas exprimé son émotion ou son sentiment ? Cette interrogation me semble évidemment dénuée de sens mais j’ai appris à me méfier des évidences depuis le jour où monsieur Sarr, mon ancien professeur de philosophie au Lycée Limamoulaye de Guediawaye, a cité un auteur en ces termes : « il n’y a pas de vérités premières, il n’y a que des erreurs premières ». En effet depuis ce jour, au fond de moi, je joue à un jeu. Dès que je pense qu’une chose est évidente, je fais comme si le contraire était évident aussi. Si vous être trop jeune ou si d’habitude vous n’aimez pas « vous prendre la tête », éviter car il y a des effets secondaires… « Lyon Part dieu» s’écrie le conducteur du train, m’extirpant ainsi de ce monologue intérieur.

La rencontre avec le contrôleur a fini de réveiller mes deux amis, notamment K-Fashion. Les yeux rouges et grands ouverts, il se lève finalement et en profite pour mettre de l’ordre dans ses bagages. K-Roots pour s’occuper un peu, réarrange ses affaires. Pour tenter de gagner le quai avant le plus vite possible, les passagers se bousculent devant notre cabine car elle se situe près de l’une des portes de sortie.  Par curiosité on ouvre la porte, passe aussitôt un jeune adulte noir à la coiffure atypique. Les yeux dans les yeux des autres, on se regarde furtivement à tour de rôle. Soudainement et simultanément nous pouffons de rire, même K-Roots ne peut se retenir. En effet sa tête ressemble à la gluante et brillante crête d’un coq gaulois, blond de surcroit. « Il ressemble à un « sidème mali » géant » ajoute K-fashion. Je ne vois plus mes amis car j’ai la tête dans les mains tellement j’en ris. C’est l’hilarité générale. Quand je me relève K-Roots essuie ses larmes alors que K-Fashion se tord encore de douleur : qu’est-ce qui nous prend ? Le conducteur se manifeste à nouveau grâce à son microphone pour demander à ceux qui ne sont pas censés voyager de descendre du train, car ce dernier va partir. Aussitôt après on entend une voix de femme provenant des haut-parleurs du quai numéro 5 : «Le train Corail 4778 va bientôt partir, attention à la fermeture des portes ». Le train se meut vers notre destination finale, la « ville lumière ».

Le sommeil nous a tous fuit. On essaie de relativiser l’histoire du contrôleur mais ce n’est pas facile car K-Roots est vraiment affecté. On dirait que c’est de son amour propre dont il est le plus question et non la somme faramineuse due à la SNCF. D’ailleurs ça me rappelle un ami qui avait l’habitude de dire « l’amour propre chez nous (je suppose Sénégalais) est un ballon, quand on le pique il pète ». K-Fashion sort son lecteur MP3 et le met en mains libres. Il augmente le son et on reconnait la chanson « Dans mon rêve » de Didier Awadi. La mélodie et les paroles reprises par K-Fashion, qui semble les connaître par cœur, changent automatiquement l’atmosphère laissant la place à ce mélange de souvenirs et d’imaginations. Souvenirs dans la mesure où nous avons tous connu cette chanson alors que nous étions encore au Sénégal. Il est évident que cela nous rappelle une personne, une action ou un geste, un objet que nous fixions pendant que nous écoutions le refrain de Martin Luther King « I have a dream » (« J’ai un rêve ») ou bien celui de Barack Obama « yes we can » (« oui nous sommes capables »). Imaginations dans la mesure où on se figure le nouveau monde : les Amériques. Est-ce pareil que le Sénégal ? Sûrement pas, mais en quoi ? Quand les gens se lèvent le matin, quelles sont les premiers gestes qu’ils font ? Au Sénégal, ça dépend des gens, des familles et du lieu mais ça tourne toujours autour d’un triptyque : soit se doucher directement, soit se laver le visage et les dents pour d’abord prendre le petit-déjeuner avant toute chose ou encore faire ses ablutions pour prier. Aux Etats-Unis que font en premier les gens au réveil ?  La chanson est terminée qu’une autre commence, on reconnaît aussitôt le groupe Daara-J dans son tube « Baayi Yoon » (Chemin Délaissé). La mielleuse voix de Fada Freddy et le talent sans pareil de Ndongo-D réchauffent mon cœur.

Une chose bizarre se passe à cet instant précis. J’arrive à comprendre les paroles, ce qui n’était jamais le cas au pays. Il ne faut pas se tromper, je parle le Sénégaléen cependant jamais auparavant je ne prenais le temps d’écouter les paroles, et c’est seulement aujourd’hui que je m’en rends compte. C’est comme si vous écoutez une chanson en anglais sans en comprendre un mot et le jour où vous avez appris la langue vous la réécoutez : c’est juste génial à l’instar d’un malade qui retrouve la santé. Bon je ne vais pas exagérer non plus car il y a des parties qui m’échappent soit parce que le débit de Ndongo-Di est trop rapide soit parce que le vocabulaire est poussé, très recherché par rapport au niveau normal de langue des jeunes aujourd’hui. K-Roots demande à K-Fashion s’il n’écoute que du rap. Celui-ci lui répond avec une moue du genre « que veux-tu que j’écoute d’autre ? » mais apparemment il ne se fait pas comprendre et remet ses écouteurs sans prolonger la discussion. Décidemment nous devrons faire des efforts en communication.

Les bagages sont bien rangés, K-Fashion écoute sereinement du rap. Je me retourne et remarque que K-Roots essaie de trouver le sommeil, ce qui me parait une bonne chose à faire. Je me laisse à nouveau tomber sur la couchette. A peine j’ai le temps de fermer les yeux et de penser à Tima Dieng que …zzz

Depuis mon cauchemar ou je risque de tomber sans avoir la capacité et les facultés de m’éloigner du bord de la maison de ma tante paternelle à Toubab Dialao, j’oscille deux, trois fois avant de tomber du toit en criant… En plus du cauchemar, je suis réveillé par le changement de rythme du train avec beaucoup plus de secousses que tout au long du voyage et la voix de ce chauffeur de train qui ne cesse de troubler mon sommeil. Cette fois-ci, nous sommes arrivés dans la ville la plus visitée au monde, d’après les médias… Je ne sais pas si c’est vrai mais même si c’était faux, comment pourrais-je le vérifier ? Donc l’exactitude de cette information n’a pas trop d’importance pour moi. Paris est une ville très visitée me suffit pour le moment.

On ouvre la porte, les passagers sont déjà prêts à sortir du train alors que celui ne s’est même pas encore complètement arrêté. «  Qu’ils sont pressés ! » je dis en Sénégaléen à mes deux compagnons. Après le freinage, un passager ouvre rapidement la porte. Il n’a même pas posé un pied à terre que l’autre le rejoint dans un « une deux » précis. En file indienne, les passagers sortent un à un. Pour ne pas provoquer une bousculade, on attend qu’il n’y ait plus personne pour engager le chemin de sortie du wagon et donc notre porte d’entrée dans la gars de Lyon.

C’est K-Roots qui foule le sol parisien en premier. Il s’arrête net. Ensuite K-Fashion toujours avec les écouteurs dans les oreilles descend les 2 marches avant de se tourner dans la même direction que K-Roots. Mon cœur bat la chamade, la chaleur intérieure revient. Un petit vent me gifle la joue droite quand je pose la pointe du pied gauche sur le béton de la gare. Je relève la tête et fait face à l’immense édifice et aux nombreux gens qui circulent comme des fourmis non loin de leur niche. Chacun semble savoir précisément ce qu’il veut et où il va. Nous sommes restés ainsi sur place à observer et à considérer cet univers et ce décor pendant une bonne dizaine de minutes avant de prendre nos bagages et longer le quai.

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Classé dans Culture et Société

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