Kaawman #7: Insomnie Compostée

Mes deux compagnons savourent désormais les bras de Morphée quand je peine à trouver le sommeil. Pour éviter de dépasser notre arrêt, je règle mon réveil. Incapable de lire car nous avons tiré les rideaux, je m’étale sur une couchette et me laisse penser. « Que faut-il penser alors qu’il faut nous panser ? ». Ces mots qui jadis étaient sortis de ma propre bouche et ensuite de mon stylo, viennent s’engouffrer dans mon esprit, l’emplissant de tout le contexte d’alors…

L’odeur du train m’est inconnue. On dirait que les wagons viennent d’être nettoyés avec un aseptisant du type « Javel Lacroix » mais parfumé au citron. Par curiosité je me lève et tire un peu le rideau de gauche pour voir le paysage. Je suis trop impatient de comparer ce que je vois de mes propres yeux à la description qu’on en fait dans les médias, au cinéma ou dans les livres. Selon le moment où je regarde, j’observe tantôt de la verdure tantôt des maisons, quelquefois des plaines et quelquefois des collines. Le paysage défile à vive allure devant mes yeux fatigués et mon visage indifférent. Même si je suis tout excité de découvrir le vieux continent, en commençant par le pays de Napoléon et de Charlemagne, je n’en demeure pas moins exténué, surtout physiquement. J’ai ainsi une apparence de mort-vivant pendant qu’au plus profond de moi, vit et git cette rage de découvrir ce qui se cache derrière ces belles maisons de la campagne, colorés, aux tuiles rouges et surplombées par des cheminés. Des cheminés comme on en voit à la télévision.

J’entends s’approcher quelqu’un dans le couloir. Sa voix est audible de plus en plus. Tout à coup, la porte de notre cabine s’ouvre. Les rayons de lumière entrent par ci et par là avec l’homme au chapeau. Il est tout de bleu vêtu, et un peu de gris. Il porte en effet un uniforme, ça saute aux yeux. Je n’ai pas le temps de bien le regarder que son visage attire mon attention. Pourquoi joue-t-il au dur avec nous? Je me suis posé cette question dès que j’ai observé son regard froid et sévère, sans même avoir réfléchi j’ai moi aussi durci le visage comme un réflexe. « Bonjour Messieurs, ceci est un contrôle de votre titre de transport » a-t-il articulé avec une forte voix. K-Roots et K-Fashion sursautèrent aussitôt, comme si l’on avait crié « au voleur ! »…

Chacun comprend que c’est un contrôleur car nous en avons déjà vus dans les bus Dakar Dëm Dikk, cette société de transport de la capitale sénégalaise. Cependant, je peux assurer qu’ils ne se ressemblent pas, sans entrer dans les détails, celui qui est devant moi semble bien portant, apparemment n’est pas aigri même s’il ne donne pas l’impression de respirer la joie non plus. Il fait son travail, c’est tout. L’autre par contre est un mélange explosif de politicien partisan réfractaire aux ordres de son supérieur hiérarchique, lui-même hasardeusement militant d’un autre parti, le plus souvent adverse et parfois alliée, de mari fatigué par les caprices d’une épouse qui s’ennuie et ne trouve sa satisfaction que dans les cérémonies et les ambiances oisives et couteuses, de père triste de ne pouvoir offrir à ses enfants tout ce qu’ils souhaitent et finalement de spectateur impuissant des transferts de sommes sonnantes et trébuchantes issues de la caisse de l’Etat en un mot l’argent du contribuable donc son argent aussi. Imaginez juste un instant le face à face avec ce criminel en puissance. Au bout du rouleau et du tunnel, qui ne deviendrait pas criminel ? Son crime se résume à un caractère désagréable et à un service au service de la rancœur, ce qui, au passage et encore une fois, est fort compréhensible.N’étant pas arrivé à dormir, je tends mon billet de train le premier et, suivent K -Fashion et enfin K-Roots. Tout se passe bien jusqu’au moment où on remarque qu’il passe plus de temps sur le billet de K-Roots, fixant le billet et en le tournant dans tous les sens. « Monsieur vous n’avez pas compostez votre billet ». Interloqué, K-Roots ne sait pas quoi répondre. Tout d’abord parce qu’il ne sait pas c’est quoi « composter » ce nouveau mot barbare, alliage des sons « con » et « poster » mais aussi parce qu’il ne doit pas y avoir de différence de traitement entre K-Fashion et moi d’une part et lui d’autre part. Nous avons suivi le même chemin, reçu les mêmes billets, des mêmes personnes. Nous n’en revenons tout simplement pas. « Monsieur ? ». « Oui, excusez-moi mais je n’ai pas compris ce que vous avez dis » lance K-Roots. Le contrôleur se répète de manière agacé « vous n’avez pas validé votre titre de transport. Avez-vous une pièce d’identité Monsieur ? ». Je prends la parole pour intervenir. A ma grande surprise, le contrôleur prend son temps pour m’écouter respectueusement. Il est à coup sûr différent de l’autre. Soudain, l’alarme retentit une fois de plus pour annoncer que dans 5 minutes nous arriverons à la gare de Lyon-Depardieu et que l’arrêt ne durera pas plus de 5 minutes.

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Culture et Société

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s