Et si la crise alimentaire profitait aux paysans

À quelque chose malheur est bon »,dit l’adage.La flambée sans précédent des prix des denrées alimentaires est venue brusquement rappeler l’importance vitale de l’agriculture,secteur pourtant négligé pendant des décennies,véritable parent pauvre des subventions nationales et internationales. Les émeutes de la faim ont contraint les gouvernements africains à réagir et à se tournervers les campagnes pour trouver des solutions afin de nourrir les villes.

Les remèdes concoctés par les gouvernements ne tiennent malheureusement pas toujours compte de la réalité et des besoins des paysans.Pour les regroupements de producteurs,dont la Coordination nationale des organisations paysannes du Mali (CNOP),la solution à la crise actuelle se trouve dans la promotionde la souveraineté alimentaire et la valorisation des exploitations familiales. Et si la crise alimentaire offrait aux paysans africains une tribune pour se faire entendre et revendiquer de meilleures conditions de vie ?

L’Afrique de l’Ouest face à la flambée des prix


Augmentation de la demande, aléas climatiques, effets des biocarburants :
plusieurs causes sont souvent évoquées afin d’expliquer l’inflation des aliments.
Plus rarement toutefois les choix politiques douteux sont pointés du doigt.
Pourtant,depuis des décennies en Afrique de l’Ouest,gouvernements
nationaux et institutions internationales ont délaissé l’agriculturevivrière,misant
sur les cultures d’exportation ou sur d’autres sphères d’activités.Ces politiques
n’ont pas tenu compte du fait que plus de 60% de la population africaine vit dans
les zones rurales,alors que 4% de l’aide publique vont à l’agriculture dans les pays
en développement.Conséquence :au cours des trente dernières années,la
production alimentaire par habitant a diminué enAfrique et la productivité des
exploitations africaines représente à peine un quart de la productivité moyenne
mondiale.
Avec la croissance fulgurante des prix des denrées de première nécessité,les
gouvernements africains sont confrontés à la colère qui gronde dans les villes.Pour
calmer les ventres et les bourses des citadins,ils ont subventionné les prix des
aliments vendus sur le marché afin de limiter l’inflation.Ces mesures s’avèrent nettement insuffisantes car les produits d’importation se font plus rares, des pays d’Asie qui vendaient le riz à perte sur les marchés ouest africains ayant plutôt décidé de conserver leur stock pour leur propre consommation.

Le Mali à l’heure de « l’initiative riz »

Le Mali,comme plusieurs autres pays africains,est frappé de plein fouet par la
hausse généralisée des prix des céréales. En un an,le prix du riz local est passé de
285 FCFA à 400 FCFA le kilo, ce qui représente une augmentation de 40%.
Les dirigeants se tournent donc vers les paysans,déclarant en grande pompe que
l’heure de la « révolution verte »a sonné.En avril 2008,le Premier ministre
malien,Modibo Sidibé, lance une campagne de promotion :l’Initiative riz,
dont le but est d’accroître la production nationale de manière exponentielle.
L’objectifde cette opération vise à parvenir à produire 1,6 million de tonnes de riz paddyà l’issue de la campagne agricole 2008-2009, ce qui représente une augmentation de 50%
par rapport aux chiffres atteints lors de la campagne précédente.Coût estimé de
l’opération : 42 milliards FCFA. Ce montant doit couvrir l’achat d’engrais,de
semences et d’équipements agricoles. Le gouvernement promet notamment de subventionner le coût des engrais afin que le sac soit accessible au prix de 12 500 FCFA,au lieu d’environ 20 000 FCFA.

L’entreprise vise également à assurer l’approvisionnement en riz local et à
renforcer le stock de sécurité alimentaire du pays pour passer de 35 000 à 100 000
tonnes de céréales. À l’occasion du lancement de l’Initiative riz, le président
de la Républiquedu Mali, Amadou ToumaniTouré, a rappelé la nécessité
d’investir dans le secteur rural pour en faire le moteur de la croissance
économique du pays. « Nous n’allons pas nous contenter de subir cette conjoncture
internationale qui n’épargne aucun pays. Je vous demande donc d’ouvrir la voie à la
modernisation de l’agriculture familiale et de créer les conditions d’un véritable
décollage de l’agro-industrie », a déclaré le chef de l’État.

Le grenier à riz de l’Afrique de l’Ouest

Si le gouvernement table sur une production accrue, c’est que le Mali possède un important potentiel rizicole et serait en voie de devenir le « grenier à riz de l’Afrique de l’Ouest.Le potentiel de terres aptes à être irriguées est estimé à environ 1 million d’ha, potentiel le plus. La riziculture y est principalement développée dans la vallée du fleuve Niger, dans les régions de Ségou et de Mopti. À Niono, l’Office du Niger gère une superficie de plus de 100 000 ha de riziculture irriguée. L’Office du Niger est l’un des plus ancien et des plus vaste périmètre irrigué de l’Afrique de l’Ouest. Aménagé dans les années 1930 à l’époque

coloniale,cet ambitieux projet hydroagricole devait permettre d’approvisionner les industries françaises en coton. Afin de réaliser ces objectifs, un impressionnant pont-barrage est construit sur le fleuve Niger à Markala, localité située à 270 km de Bamako, la
capitale.D’une longueur de 816 mètres, ce barrage inauguré en 1947 relève le
niveau de l’eau de 5,5 mètres en amont de l’étiage. Un réseau de canaux d’irrigation
et de drainage permet l’aménagement de surfaces irriguées pour la culture du riz et de la canne à sucre.

Avec ses 20 000 exploitations familiales, la zone de l’Office du Niger assure près de 50% de la production totale de riz au Mali.Le gouvernement malien entend donc faire de l’Office du Niger le principal moteur pour atteindre la sécurité alimentaire du pays.

Réaction des organisations paysannes

En juin 2008, le Syndicat des exploitants agricoles de l’Office du Niger organise un
forum des riziculteurs sur l’Initiative riz. Plusieurs leaders des organisations
paysannes critiquent alors cette politique jugée irréaliste,adoptée sans consultation
préalable auprès des producteurs, pourtant les premiers concernés.

Amadou Waigalo coordonne la Fédération des centres de prestation de
services ou Faranfasi-so (en langue locale : « la maison qui éclaire »), organisation
paysanne qui appuie les producteurs de la zone de l’Office du Niger.Selon lui,il est
clair que les chiffres annoncés par le gouvernement ne seront pas atteints.
« L’Initiative riz n’est pas une réponse appropriée à la flambée des prix car le
gouvernement n’a pas pris en compte la réalité des producteurs.Il ne suffit pas de
subventionner les engrais pour accroître la production.Vu de l’extérieur,l’Office du
Niger est présenté comme une sorte d’Eldorado mais en réalité,les problèmes y
sont nombreux,à commencer par celui de l’accès à la terre », explique le
coordonnateur.

En effet,les paysans de la zone de l’Office duNiger ne sont pas propriétaires

de leur terre mais se voient seulement octroyer un permis d’exploitation.Si les
producteurs ne paient pas les redevances en eau à temps,ils sont alors menacés
d’expulsion. À cette situation s’ajoute le problème de l’endettement chronique et
les superficies restreintes. Les deux tiers des paysans de la zone cultivent des
parcelles de moins de troishectares, alors que pour être rentable,une exploitation
devrait compter au moins quatre hectares. Pourtant le problème n’est pas celui de
la disponibilité des terres puisqu’une part importante de la superficie de la zone de
l’Office n’est toujours pas exploitée. Des terres ont même été cédées à des
exploitants industriels de canne à sucre afin de produire sucre et biocarburant.
Or,la culture de la canne à sucre exige une quantité d’eau importante qui pourrait menacer les rendements rizicoles, estime Amadou Waigalo. « Nous avons engagé un combat terrible avec le ministère de l’Agriculture pour empêcher l’installation des entreprises sucrières ».En vain. Le gouvernement malien a autorisé en 2003 l’exploitation d’une raffinerie de sucre qui sera alimentée par la culture de la canne à sucre sur plus de 15 000 hectares près de Markala.

De plus, en 2004, ce sont près de 20 000 ha de la zone de l’Office du Niger qui
sont offerts à la Chine pour une durée de quinze ans, en vue d’y cultiver du coton
pour alimenter les industries textiles chinoises.

En faisant la part belle aux industries sucrières et cotonnières,le gouvernement risque de mettre en péril la production rizicole de la zone,ce qui entre en contradiction avec les visées de l’Initiative riz.Les syndicats de producteurs déplorent ce qu’ils décrivent comme des incohérences et estiment que les politiques agricoles devraient en premier lieu appuyer les exploitations familiales. « L’avenir de l’agriculture africaine se trouvera dans l’exploitation agricole familiale et pas dans l’agrobusiness », soutient Amadou Waigalo.

La CNOP et le droit à la souveraineté alimentaire

Faire adopter despolitiques qui soutiennent les exploitations familiales :
il s’agit de la principale mission de la Faire adopter des politiques qui soutiennent les exploitations familiales : il s’agit de la principale mission de la Coordination nationale des organisations paysannes du Mali, la CNOP. Largement représentative du monde rural malien, elle compte onze organisations membres qui regroupent des centaines de milliers de pêcheurs, éleveurs, agriculteurs, producteurs de bananes, en plus de fédérations de femmes et de jeunes ruraux.

En 2006, la CNOP remporte une bataille importante :à la suite d’un
processus de consultation avec le monde paysan, une loi agricole garantissant le
droit à la souveraineté alimentaire est adoptée par l’Assemblée nationale.La
souveraineté alimentaire se définit comme le droit des populations à choisir leur politique agricole et alimentaire en vue de protéger la production nationale. Le Mali est alors l’un des premiers pays au monde à voter une loi donnant la priorité à l’agriculture familiale et à la souveraineté alimentaire.
Selon le président de la CNOP, Ibrahim Coulibaly, la souveraineté
alimentaire représente la seule solution viable à l’augmentation sans précédent
des prix alimentaires. « Chaque pays doit protéger ses paysans contre les dérives du
marché mondial. Nous devons développer les marchés locaux d’aliments
plutôt qu’augmenter les importations qui ne feront que nous rendre plus
dépendants face aux fluctuations des marchés internationaux », explique
Ibrahim Coulibaly.

Afin de protéger les productions locales,des tarifs douaniers plus élevés
devraient être en vigueur. Or,depuis quelques années,le tarifcommun adopté
par les pays de l’Afrique de l’Ouest a eu pour effet l’importation massive de
produits alimentaires à bas prix, notamment le riz asiatique.La récente
crise alimentaire qui a provoqué une pénurie de céréales fait en sorte que le
dumping du riz a cessé brusquement sur les marchés africains,mais le dumping se
poursuit et même s’intensifie en ce qui a trait à des produits comme le lait en
poudre et le poulet congelé en provenance d’Europe.  Les organisations paysannes
tentent de convaincre les gouvernements de rehausser ce tarif,afin de protéger la
production locale.Au même moment, les pays africains subissent toutefois de fortes
pressions pour signer des accords de partenariat économique (APE) visant à
libéraliser le marché entre l’Union européenne et le continent africain.

La souveraineté alimentaire vise aussi à rapprocher les producteurs des
consommateurs. Pour Ibrahim Coulibaly, une partie de la solution aux problèmes
des campagnes se trouve effectivement dans les villes où vivent la majorité des consommateurs.

« Penser global et consommer local »

En Afrique de l’Ouest,les habitudes alimentaires changent peu à peu. Dans les
villes, la majorité des consommateurs mangent désormais du riz, plutôt que des
céréales traditionnelles telles le mil ou le sorgho. Les citadins préfèrent consommer
du riz local, souvent de meilleure qualité que lesbrisures de riz qui parviennent
d’Asie. Pourtant,le prix au détail joue un rôle important dans les achats,c’est
pourquoi le riz importé est souvent consommé dans les capitales au détriment
des variétés locales. Avec l’augmentation faramineuse du coût des denrées de
première nécessité,les consommateurs tendent à se tourner vers les produits
locaux.Dans cette optique,la flambée des prix pourrait donc s’avérer positive pour
l’agriculture ouest africaine.

Le président de la CNOP est convaincu de l’importance pour un pays comme le Mali de consommer ce qu’il produit. « On devraitprofiter de cette crise pour dire la vérité aux consommateurs africains,à savoir qu’ils ont pris une voie de destruction de l’économie nationale. Que la période des produits importés à bas prix est terminée : ils doivent consommer local,national. Un pays comme le nôtre, qui ne consomme pas ce qu’il produit n’est pas viable économiquement et ne se donne pas la possibilité d’un véritable essor économique », précise Ibrahim Coulibaly.

La coordination des organisations paysannes tente de convaincre les
associations de consommateurs de changer leurs habitudes de vie. Toutefois,
explique le président, ce dialogue n’est pas facile car le plus souvent,étant donné la
pauvreté généralisée des familles, la principale préoccupation des consommateurs est d’obtenir la nourriture au plus bas prix possible. « Nos gouvernements doivent mettre en place des mécanismes de protection de la production nationale et assurer des prix rémunérateurs aux paysans. Le potentiel de production existe, il est énorme,mais il ne pourra jamais être valorisé si les paysans ne parviennent pas à vivre de leur travail », conclut Ibrahim Coulibaly.

Crise alimentaire et  pays vulnérables

La conjoncture actuelle n’est pas favorable aux pays à faibles revenus et en situation de déficit alimentaire. Rien n’indique que cette situation soit amenée à changer. Les menaces sont:

  • La croissance démographique

D’ici2050, la population chinoise s’accroîtra d’au moins 250millions d’habitants. Des
accroissements encore plus importants sont à prévoir en Inde. Dans ces pays, importants fournisseurs de céréales dans le monde, les gouvernements, soucieux de préserver leur autosuffisance alimentaire, tentent par tous les moyens de protéger leur marché en limitant leurs exportations de riz, réduisant ainsi l’offre mondiale en riz.

  • L’augmentation du prix du pétrole

L’augmentation de prix du pétrole influe bien évidemment sur les coûts de transport des produits d’exportations, dont les céréales.

  • Les changements climatiques

La FAO estime qu’au cours des 25 prochaines années, les changements climatiques, du fait de leurs impacts sur les précipitations, sont susceptibles de réduire jusqu’à 40% le rendement des principales cultures en Afrique subsaharienne.

  • La production d’éthanol

La croissance rapide de la demande d’éthanol à base de maïs fera grimper l’utilisation industrielle de céréales secondaires qui ne sont donc plus disponibles à
l’alimentation, ce qui induit une pression supplémentaire sur les autres céréales.

  • Les changements d’habitudes alimentaires

À mesure qu’elles s’industrialisent et s’urbanisent, les populations des économies
émergentes tendent à modifier leurs habitudes alimentaires, notamment à travers
un accroissement de leur consommation de viande, production qui nécessite un très fort apport céréalier, céréales qui ne sont plus disponibles pour la consommation humaine.

  • Les phénomènes de spéculation

À l’échelle de la planète, des commerçants, misant sur la hausse des prix, ont commencé à se constituer des stocks de riz. Ils espèrent ainsi pouvoir vendre à des prix encore plus élevés, ce qui contribue à accroître artificiellement la situation de
pénurie.
Référence : Bertrand Meinier et Fabrice
Larue,CECI-Sénégal.

Une paysanne vend des légumes dans un marché dans la ville de Bamako.

Références

  1. Lors du sommet de la FAO sur la crise alimentaire en juin 2008,trois agences des Nations unies (PAM,FAO,FIDA) et l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA) ont signé un protocole d’entente pour mettre en œuvre une révolution verte en Afrique. Sous la présidence de Kofi Annan, l’AGRA mise notamment sur un usage accru des semences,des fertilisants, des engrais et des techniques d’irrigation plus performantes. 
  2. Riz brut,non décortiqué.
  3. Près de 100 millions de dollars CAD.
  4. En 2007,le Mali a été l’hôte d’un forum international sur la souveraineté alimentaire baptisé Nyéléni,organisé conjointement par la CNOP et un ensemble d’associations dont la Via Campesina. 

Texte de SUSANNE COMMEND, volontaire Uniterra(CECI-Mali), produit en collaboration avec ROCHHARVEY, chargé de programme Uniterra au CECI. Susanne est coopérante volontaire canadienne du programme Uniterra. Elle occupe le poste de conseillère aux communications auprès de la CNOP du Mali(www.cnop-mali.org). Le CECI, à travers le programme Uniterra, appuie les organisations paysannes en Afrique de l’Ouest en vue de leur permettre d’influencer les politiques agricoles(www.ceci.ca).

Uniterra(www.uniterra.ca) est le plus important programme canadien de volontariat international. Mis en œuvre par deux ONG canadiennes, le CECI et l’EUMC (www.wusc.ca), il intervient dans 13 pays, en Afrique, en Asie et dans les Amériques. Tous les photos dans cet article sont gracieusété de Susanne Commend et d’Uniterra.

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