Kaawman, L’histoire # 5 : Atterrissage plutôt tranquille!

1h avant l’atterrissage, j’ouvre l’œil. Je reviens d’un profond sommeil qui me semble avoir duré une éternité. Les lumières de l’appareil sont blanches tirant vers un jaune très clair. Moussa dort encore, sur lui repose un drap gris et bleu rayé procuré par la compagnie. En réalité le passager trouve à sa place plusieurs sachets renfermant le drap en question, des écouteurs à brancher sur le siège pour profiter des services multimédia de l’avion, un masque pour les yeux et des bouchons d’oreille pour dormir, et une serviette rafraîchissante.

Sans savoir pourquoi les passagers se réveillent les uns après les autres. Malgré les chuchotements le silence prédomine toujours. Soudain j’entends à l’arrière de l’appareil le grincement des roues d’un charriot, une voix de femme puis une autre sans distinguer clairement ce qu’elles se disent. Petit à petit le charriot se rapproche sans atteindre toutefois mon champ de vision. Pourtant l’on peut entendre « thé ou café ». Je me projette et anticipe la question. Si on me la pose, résolu et déterminé je répondrai thé car non seulement je ne bois pas de café, à cause de ma mère qui nous l’a toujours interdit à la maison, mais encore le thé est une religion au Sénégal. Je ne suis pas habitué à être servi, qui plus est par des inconnus, étant adultes, de surcroit aussi sérieux et agréables. Cela en fait une combinaison pour un banlieusard de Dakar!

Moussa, le Tchadien qui aime tant la France et les Français ouvre finalement ses yeux tout rouges. Rescapé de la petite mort, il s’étire puis étend ses pieds dans la mesure de l’espace disponible devant lui. Ne croyez pas aux publicités mensongères à la télévision, que dans un avion c’est aussi confortable que chez vous. En ce qui me concerne, je me suis fait avoir. Ce n’est pas non plus l’enfer, mais ce n’est surtout pas le paradis. Mais enfin Moussa tourne sa tête à sa droite, vers moi, sourit à nouveau et se redresse. La vie reprend dans l’avion à mesure que les hôtesses et/ou stewards réchauffent les ventres de thé ou de café.

Enfin on nous pose cette question si récurrente depuis un quart d’heure: « thé ou café messieurs? ». Quand je demande un thé Moussa quant à lui ne se gène pas et commande les deux. Pendant que l’hôtesse prépare notre petit-déjeuner, Moussa m’enjoint de faire de même et qu’il se chargera de boire mon café. Sans plus tarder je m’excuse auprès de la dame et lui pose la question: »pourrais-je prendre un café en plus du thé? ». « Bien sur monsieur » répond-t-elle avec une voix chantante.

Surpris de voir tout un plateau rempli de croissants au beurre, de beurre président, de sucre en poudre dans du papier en forme de cylindre, un gâteau au chocolat appelé éclair au chocolat pour les banlieusards comme moi qui ne connaissent pas, de jus d’orange, je salive. Il y a aussi un petit pain et surtout du fromage! Et pas n’importe quel fromage, il s’agit d’un « fromage chèvre » provenant de Poitou-Charentes. Plutard j’apprendrai que c’est une région française, la première, dit-on, qui fabrique des fromages de chèvre en laiterie. En tout cas, ce fromage est très bon sur du pain. L’odeur de l’avion donne tellement envie de manger, en réalité rien ne vient perturber ni le goût ni l’odorat. Je n’avais jamais eu pareil sensation. On dirait que chaque chose est à sa place, comme le sabre dans son fourreau et l’oiseau dans son nid, les saveurs dans la bouche et les odeurs dans le nez, tout semble presque parfait. Je n’avais jamais su que j’étais à ce point sensible à la nourriture. Peut être que je me trompe, mais il est l’heure de finir ce que j’ai devant moi car Moussa est déjà en train de ranger ses bagages. Il a fini de mangé et de rangé. J’en suis à ma dernière gorgée d’Actimel. C’est du lait fabriqué par l’entreprise Danone, « mon Dieu que c’est bon! Que ça ne finisse pas » me dis-je dans ma tête et mon cœur.

Moussa a terminé de ranger ses bagages, il se rassoit et juste avant que l’hôtesse ne repasse pour ramasser les plateaux, il s’adresse à moi pour me demander mes coordonnées avant de me donner les siens. Je lui donne volontiers mon courriel sachant que je n’ai pas encore de téléphone portable. Il a apprécié notre rencontre et notre discussion pendant le vol, il espère que nous aurons à nouveau l’occasion d’échanger et de vivre de si bons moments. Eh bien moi de même.

Le commandant de bord annonce la bonne nouvelle à savoir que nous survolons le territoire Suisse et que nous sommes à une demi-heure de l’atterrissage à l’aéroport de Bruxelles. Tout à coup, il rappelle à nouveau pour nous informer que l’aéroport de la capitale belge est fermé à cause d’une tentative d’attentat qui vient tout juste d’avoir lieu. Par conséquent notre vol durera moins que prévu car nous allons atterrir finalement à l’AIG, c’est-à-dire à l’Aéroport International de Genève. C’est la panique dans l’avion, si certains paraissent effrayés et scandent leurs craintes d’autres se plaignent des désagréments que cela va leur causer. Je me demande si c’est encore celui dont on n’a pas le droit de prononcer son nom, OBL, et ses acolytes. Mais très vite le pilote nous rassure en nous mettant au courant qu’il n’y a eu aucun dommages ni humains ni matériels. Cette nouvelle n’apaise pas pour autant la tension qui s’est installée parmi les passagers.

Le commandant de bord encore une fois fait sonner l’alarme qui précède ses messages. Cette fois-ci c’est pour nous annoncer que les autorités locales et aéroportuaires sont au courant de la déviation de l’avion. La compagnie verra une fois au sol les mesures à prendre concernant les passagers d’autant la plupart d’entre eux, moi y compris, avaient une correspondance. Décidément les rebondissements n’ont pas fini d’agrémenter cette quête de la Civilisation Méditerranéenne qui semble pour de bon à ses balbutiements. Il demande dans un ultime souffle que les passagers gardent leur calme afin que nous puissions atterrir dans les meilleures conditions. L’équipage à bord s’empresse d’exécuter ses ordres et ses recommandations. Les hôtesses et les stewards défilent dans les rangées pour vérifier si tout le monde est assis, la ceinture attachée, le siège relevé, les appareils électroniques éteints, en un mot si les consignes de sécurité sont scrupuleusement respectées. Ensuite eux-mêmes retournent à leurs places et font pareil.

Les lumières s’assombrissent à nouveaux, on n’entend aucune mouche voler parce qu’il n’y en a pas et on sent quelques mouvements de l’appareil. J’en profite pour ouvrir mon hublot pour apprécier le premier atterrissage de ma vie. Les bouts des ailes de l’avion oscillent dans l’air comme la queue d’un poisson dans l’eau, tantôt ils se bloquent dans une position tantôt ils reprennent leurs mouvements oscillatoires sans oublier des tiges noires surmontées d’une boule en caoutchouc de la même couleur. Je crois que ce sont des capteurs. De quoi ? Je ne sais pas mais ils captent aussi mon attention. Ce moment est sensationnel, à l’instar d’un bélier qui se prépare à en attaquer un autre à coup de corne, l’Airbus A350, dans mon imagination, s’apprête à attaquer la piste d’atterrissage en la caressant de ses roues noires. L’avion se jette vers le bas, ne connaissant pas l’issue de ce mouvement, mon cœur s’accélère, mes urines sont prêtes à visiter les WC et mon sang ne fait qu’un tour : je retiens mon souffle et pense à Dieu. Les secousses prennent l’appareil, solidaire que nous sommes à ce dernier, nous aussi nous vibrons. Après un choc sec et rapide, les secousses changent de nature, c’est comme si nous roulions maintenant. En effet nous sommes désormais à terre nonobstant une vitesse toujours importante, je vois de l’herbe, une aube naissante et des pistes parallèles à la notre. Doucement, nous nous rapprochons de l’aéroport en décélérant et en laissant derrière nous des avions de différentes compagnie et de différentes tailles de part et d’autre de notre chemin. Si certains semblent être en maintenance dans des hangars d’autre donnent l’apparence de bronzer au soleil naissant.

Dieu soit loué, l’atterrissage s’est très bien passé selon le pilote, la température locale est de 11° mais il fera 18° en début d’après-midi. Toujours selon lui, il fera beau cette matinée car il y aura du soleil et le ciel sera dégagé. Si c’est cela qui confère la beauté à Genève alors chez moi il fait toujours beau. L’Airbus prend un virage, paraît chercher un endroit où se garer et enfin il s’arrête. Après les remerciements et souhaits d’usage de la part de l’équipage, un par un, du plus rapide au plus lent voire du plus pressé au moins pressé, les passagers se dirigent vers la sortie qui se trouve à l’avant. Je me contente de suivre Moussa qui s’y connait manifestement. Arrivé au seuil de la porte de l’oiseau métallique, mon cœur bat la chamade au point que je rends à peine les salutations des deux membres de l’équipage positionnés à gauche et à droite du chemin. Le bruit est infernal comme un sifflement désagréable à l’oreille. L’air frais de la capitale belge me caresse les joues et le crâne rasé. Chez moi on aurait dit que la climatisation est naturelle et bien plus tard j’apprendrai que notre chauffage au Sénégal est tout aussi naturel pour les Français car notre radiateur ne coute pas un rond et il nous fait suer jour et nuit.

Qu ’ est-ce qui m’attend ? Le train ou l’avion que je devais prendre à partir de Bruxelles pour Paris est annulé logiquement. Je ne m’étais pas préparé à cette éventualité. Que dira l’ami de tonton Ngala sensé venir me chercher à Paris ? S’il ne me voit pas que dira-t-il à mes parents ? A ces mille et une questions non exhaustives, je me reprends et continue de marcher derrière Moussa et les passagers habillés souvent en gris, en noir ou en bleu foncé. Les européens ne semblent pas trop apprécier les couleurs vives. Dans cette atmosphère de bruits nouveaux, d’odeurs et de saveurs nouvelles, moi Kaawman je viens de fouler le sol de mon eldorado aux sobres couleurs, mais je suis déterminé à m’en sortir : « da ma ci guène ».

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