Kaawman, L’histoire # 6:K-Fashion et K-Roots

Par un soleil de fin d’été, je respire l’air de Genève, expirant et inspirant le dépaysement le plus total. Descendant en file indienne les marches de l’escalier en acier, les passagers apprécient le bruit de fond des moteurs sifflant la fatigue d’un voyage de plus de 4000 km. La cacophonie des pas cadencés sur le métal ressemble aux sons de deux baguettes recouvertes de caoutchouc cognant alternativement sur un balafon. En bas des escaliers, nous attendent des bus longs et silencieux. Comparés aux nouvelles Tata ou Volvo ou encore aux anciennes Renault et Mercédès de Dakar Dëm Dik, société de transport de la capitale sénégalaise, ils semblent moins hauts donc plus stables, au point qu’une partie des roues se cache derrière la carcasse de l’automobile.

Moussa et moi entrons par l’arrière. Mon nouvel ami Tchadien pose sa lourde valisette noire, celle qu’il amène avec lui partout et qui renferme son ordinateur, son appareil photo et tous ses gadgets de citoyen sans frontières. Nous nous regardons sans mot dire jusqu’à ce que le bus fasse le plein de passagers. Le chauffeur ferme alors les portières, allume le climatiseur, même si je ne comprends pas pourquoi parce qu’il ne fait pas chaud, et en un court instant nous avons une sensation d’élévation. Le cavalier vient de relever son cheval qui était à genou. Extraordinaire non. Je ne suis pas encore au bout de mes surprises, semble-t-il. C’est parti pour les bâtiments de l’AIG (Aéroport International de Genève).

Depuis le décollage j’ai remarqué qu’il y avait des gens de toutes les couleurs : des noirs, des blancs, des arabes et même quelques asiatiques. Ils sont adolescents, adultes ou vieux, en couple, en famille ou tout seul comme Moussa et moi. Maintenant que nous sommes collés les uns aux autres je les identifie beaucoup mieux. Quelques fois quatre yeux se croisent, vous connaissez la suite. En effet ils restent croisés, comme s’ils ne pouvaient faire autrement, c’est hallucinant, je n’avais jamais vu pareille insistance. C’est carrément le déroulement d’une dégustation que voici. Il ne faut pas plus de 5 minutes pour les voir s’entrelacer confortablement et ne faire plus qu’un à leur aise, au beau milieu de ce joli monde. N’est-ce pas fabuleux tout ça ? Je vous assure que ce ne sont pas des fables que je vous raconte ici, donc posez vos ardoises sur la table, soyez responsables et branchez-vous sur le câble sinon vous risquez d’être désagréables…

Le trajet est court et agréable. Après un petit détour dans la piste, on nous dépose devant la porte d’un bâtiment vitré, nous descendons donc avec nos bagages, quant à moi ces derniers se limitent à mon sac à dos qui ne me quitte presque jamais. Effectivement, quand bien même je n’ai aucune chose à transporter, je l’emmène toujours avec moi. Mon ami et moi parvenons tant bien que mal aux portes qui s’ouvrent toutes seules, dès qu’une personne arrive à proximité. Pour cette fois-ci grâce à la télévision j’étais en avance et donc la surprise ne fut que pratique. De plus je me suis vraiment demandé, mais en vain, comment ce système fonctionne.

Derrière la porte nous sommes accueillis par des agents spéciaux de l’aéroport. Ils nous rassurent en nous expliquant que tout se passera bien et que la compagnie fera de son mieux pour nous offrir le meilleur traitement jusqu’à destination. Petit à petit, les passagers n’arrivent plus, nous sommes au complet ou presque. Emplissant le hall dans lequel nous sommes confinés, le brouhaha accompagne le chuchotement dans une valse lente à trois temps binaire. D’ici à ce que les mesures soient prises, nous devons poireauter. Si d’aucuns s’impatientent et haussent le ton, d’autres comme moi prennent leur mal en patience et se détendent. Je vois assis dans un coin deux jeunes noirs qui ressemblent à des Sénégalais discuter et rigoler. Ces deux là, me dis-je, ont l’air bien calmes pour des « tamarins » (daqar : signifie tamarin en wolof et dans ce contexte nouveau venu). Soudain Moussa m’interpelle.

Il m’annonce qu’il ne pourra pas attendre indéfiniment car il a un important rendez-vous demain et qu’il ne risquerait pas de le rater, il me demande si j’ai toujours ses coordonnées. J’acquiesce puis il me tend une boite. « C’est un cadeau duty free » me lance-t-il avant de poursuivre « ça t’aidera avec les filles ». Il avait dit ces derniers mots avec un sourire si naturelle et brillant. Décidemment il m’aura pris en affection ce Moussa. Pour le coup, je le salue fraternellement et vigoureusement en lui souhaitant le meilleur dans les deux mondes. Il enfile sa sacoche, prend sa valisette et se fond dans la foule. Surement il va prendre un vol direct pour rentrer au plus vite chez lui. J’ouvre la boîte. Git au fond une bouteille de parfum stylée beaucoup plus petite que son contenant, cependant remplie de liquide jaunâtre. Diantre, que ça sent bon. Je souris moi aussi avant de la remettre dans sa boîte elle-même que je range soigneusement dans mon sac.

Les deux jeunes Sénégalais m’avaient aussi repéré et maintenant que je suis seul, ils se dirigent vers moi. Sans les fixer je m’assure qu’ils viennent toujours à ma rencontre. Ils sont apparemment décidés, la confrontation est désormais inévitable : je me prépare. Le plus grand me salue en premier dans notre langue le Sénégaléen, suit le second. Ce dernier beaucoup plus solennel y rajoute la salutation religieuse, cela veut dire qu’il me souhaite la paix du Seigneur, Sa Miséricorde et Sa Bénédiction. Je réponds au second et d’une pierre deux coups, je réponds ainsi aussi premier. Ce dernier se présente « K-Fashion » et présente son compagnon qui se prénomme « K-Roots ». « Kaawman, je me prénomme » je leur réponds. Sans tarder la discussion se fluidifie.

En bon Sénégalais, nous nous demandons mutuellement nos quartiers résidentiels, nos anciens établissements scolaires, les motifs de nos voyages. De fil en en aiguille, nous arrivons au point le plus surprenant de notre conversation : nous allons dans la même ville. Interloqués et hagards nous nous dévisageons mutuellement. A vrai dire un vent de contentement gagne petit à petit nos rangs. En effet K-Fashion habite comme moi la banlieue de Dakar, plus précisément à Pikine cité Sotiba. Si vous y êtes déjà allés, vous connaissez surement la boulangerie rue 10, eh bien, il n’habite pas loin de chez ma tante la première femme de mon père, à la traversée de la route qui mène à l’Autoroute dans le prolongement d’un quartier en face près d’une clinique appelée Kélébana. Il rigole en racontant que c’est là bas qu’il s’est circoncis. K-Roots quant à lui habite au centre ville dans le Boulevard du Centenaire de la Commune, juste en face de Shalimar Couture. Tous deux sont nouveaux bacheliers et boursiers de l’éducation nationale, le banlieusard dans la série scientifique option science de la vie et de la terre et le citadin dans la série littéraire philosophique option économie.

2 bonnes heures ont passé. Nous n’avons pas le temps de poursuivre nos présentations qu’un groupe d’agents s’avancent avant de se disperser chacun une liste à la main appelant à haute voie les voyageurs dont la destination finale est dite à l’aide d’un haut-parleur. La masse de passagers devient tout d’un coup moins compacte qu’il y a 1 quart d’heure. Derrière, on nous appelle. Le trio, K-Fashion devant, se précipite vers la dame à la voix aigue mais claire. On nous a réservé des billets de train à partir de Genève. En effet si nous passions la nuit la facture aurait été particulièrement plus salée que d’acheter à chacun si possible un billet de train vers sa destination finale. Elle termine en spécifiant qu’un bus nous attendait depuis un petit moment et que nous n’avions qu’à passer prendre nos bagages et nous enregistrer au guichet au bout du couloir à droite. On ne se fait pas prier. On ramasse nos cliques et nos claques et on se précipite vers ledit guichet où nous ne tardons pas à être rediriger vers la salle de livraison des bagages.

Nous rencontrons une Sénégalaise de Genève répondant au nom de Yama Touré parce qu’on s’est proposé de l’aider à placer tous ses lourds bagages sur le charriot. Elle en a beaucoup comparée aux autres voyageurs, c’est parce que sa maman travaille pour la compagnie Suisse Air et par conséquent bénéficie d’avantages ou privilèges, appelez-le comme vous voulez. Après avoir rencontré celle-ci, d’ailleurs au sourire éblouissant, nous leur disons au revoir en acceptant leurs remerciements et leurs encouragements.

Nous avons à peine le temps d’entrer dans le bus que celui-ci prend le départ pour la gare. Nous sommes les derniers arrivants à cause de notre petit détour sauveteur. Le trajet n’est pas long, la preuve nous n’avons même pas pu bien poser nos derrières dans les moelleux sièges que nous devons descendre. Un agent n’attend pas que la porte du bus ne s’ouvre complètement, entre et crie « voyageur à destination de … veuillez vous dépêchez s’il vous plaît car le train va bientôt partir ». Je suis le premier à sursauter, suivront K-Roots et K-Fashion. Sacs à dos, valises ou sacs portés, nous courront derrière l’agent en question, montant et descendant, tournant et accélérant pour finalement nous engouffrer entre deux portes s’apprêtant à se fermer à la suite d’une alarme.

Essoufflés nous restons sur la plateforme une petite minute pour récupérer et regarder Genève disparaître sous nos yeux. Nous regagnons une cabine ou enfin la chance nous sourit. Nous sommes les seules « locataires ». Sans trop chipoter, on pose nos bagages et chacun se laisse tomber comme il peut et surtout où il peut. K-Fashion n’avait pas trouvé le sommeil depuis plus de 24 heures et contrairement à K-Roots qui paraît en forme, il se couche sans enlever ses chaussures. Je cherche quelque chose à grignoter dans mon sac puis dans ma valise. Quand je me retourne engourdi, K-Fashion endormi, K-Roots récite ses dernières litanies : voilà comment se profilent le dernier virage garni de nos péripéties. Notre Corail intercités 4778 se meut vers …

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