Comment la culture Hip Hop peut-elle jouer un rôle catalyseur dans la conscientisation chez les jeunes ?

Depuis son avènement dans les années ’70 dans le Bronx (New York), la culture juvénile du Hip Hop avait pour mission de pointer le doigt sur le racisme et la ségrégation des communautés Afro-américaines. Considérée par certains intellectuels comme le continuateur des Civil Rights Movements des années ’60, l’esthétique musicale de la culture Hip Hip suscitait peu de considération autant dans la culture populaire américaine que dans les chaires académiques. Galvanisée dans un esprit propagandiste, cette culture juvénile alors inquiéta le statu quo racial aux Etats Unis et la ségrégation systémique sécurisée par la pathologie de la suprématie raciale dont certains blancs sont toujours victimes. A l’instar de la musique des Blues et des Negro Spirituals, l’esthétique musicale du Hip Hip est fondamentalement “fonctionnelle. Son propos et ses objectifs sont directement liés à la conscientisation de la communauté noire” (Cone 5, ma traduction). C’est dans ce contexte de rupture et de défi avec le racisme systématique que beaucoup d’intellectuels Américains considèrent le mouvement Hip Hop Hip Hop comme un courant postmoderne (Osumare 2007, Hodge 2010). La postmodernité de la culture Hip Hop, du moins dans le contexte étatsunien, réside notamment dans sa position à démystifier non seulement les enseignement religieux de la Chrétienté (surtout le rapport de Jésus avec sa communauté), mais également la mise à nu du rôle de l’Etat à perpétuer le racisme sous une nouvelle forme, ce que Edouardo Bonilla-Silva a nommé “Racism Without Racists or Color-Blind Racism” (2010).

Cela va sans dire que le Hip Hop Américain a fondamentalement influencé la naissance d’autres mouvements Hip Hop dans le monde, particulièrement au Sénégal. Cette puissance du Hip Hop américain qui a attiré, sinon éveillé la conscience des cultures juvéniles dans le monde, est, selon Halifu Osumare, le résultat de la dimension africaniste dans le lyrisme poétique du Hip Hop, ce qu’il traite de “connective marginalities” (15). Selon Osumare donc,  c’est l’africanisme, et parfois la vision nationaliste et afrocentrique de certains Rappeurs américains qui ont été le catalyseur, ou bien cette forme culturelle qui a permis aux jeunes de tous les coins du monde de s’identifier dans la culture Hip Hop américaine. Mon propos n’est nullement pas de revenir sur cette idée controversée sur laquelle beaucoup de penseurs divergent. Mon objectif, cependant, est de revenir sur le caractère postmoderne du Hip Hop et son rapport avec les institutions non seulement religieuses mais étatiques. Dans quelle mesure le Hip Hop a été effectif dans sa lute contre l’oppression et la dénigration de la culture juvénile? Quelles ont été les limites d’un tel mouvement à ainsi éveiller l’esprit critique des jeunes face à de telles institutions?

Parce que labélisé comme postmoderne, je me suis intéressé à analyser davantage la postmodernité du mouvement dans un souci de dégager ses limites, et dans le contexte sénégalais, de voir comment les rappeurs peuvent mieux utiliser le Mic pour un but beaucoup plus productif.

Dans son livre The Souls of Hip Hop (2010), Daniel Hodge a analysé de manière très pertinente l’évolution du mouvement Hip Hop aux Etats Unis, une évolution qui débuta avec les “mouvements sociaux des années ’70, en passant par les mouvements politiques des années ’80, et les violentes rivalités East Coast – West Coast jusqu’à la célébration de l’hédonisme des années 2000” (58, ma traduction). Sans parler du lien entre le Hip Hop, le capitalisme et le Show Biz, Hodge soutient que cette évolution diachronique a fondamentalement joué sur le caractère changeant du rôle que doit jouer le rappeur en tant qu’icône sociale. Cependant dans cet article, c’est le livre D’Halifu Osumare, The Africanist Aesthetic in Global Hip Hop: Power Moves  qui m’intéresse le plus car, comme je l’ai dit tantôt, je veux voir comment le “cheer entertainment” de la musique américaine a participé à l’insouciance des jeunes sénégalais.

L’idée fondamentale des “connective marginalities”, selon Osumare, est le fait que les jeunes de toutes parts ont une expérience d’oppression quasi-similaire, et cela explique leur tendance à s’identifier au global Hip Hop. J’ai, dans un autre projet critique cette approche, qui selon moi, est trop américo-centrique, car Osumare parle à partir d’une position américaine. Par conséquent, j’ai soutenu que le fait que la puissance du Hip Hop américain tend à avoir une position hégémonique dans le Hip Hop mondial est fondamentalement lié à l’hégémonie de la culture américaine de manière générale, et du fait que le Hip Hop n’est seulement et essentiellement  pas un produit Afro-américain, mais c’est un produit américain. Cela est évidemment questionnable, vu la résurgence des idées nationalistes et afrocentriques dans certains soundtracks de certains rappeurs noirs américains. Qui plus est, cette notion réductionniste d’Halifu Osumare fait écho dans les idéologies académiques afrocentriques qui veulent considérer, sinon considèrent l’identité noire sous un angle monolithique, du coup homogénéisant l’oppression de la culture Hip Hop mondiale. Le Hip Hop, à l’instar de la notion de “blackness”, obéit aux réalités culturelles, politiques et même historiques de la localité ou la culture à partir de laquelle s’exprime cette culture juvénile. Les causent qui ont généré la naissance du Hip Hop étatsunien ne sont fondamentalement pas les mêmes que celles du Hip Hop Européen, encore moins celles du rap sénégalais par exemple. Le Hip Hop Afro-Américain, comme vous le savez tous, est l’héritage racial au pays de l’oncle de Sam, un héritage qui nous mène directement à l’histoire traumatique de la traite Atlantique des esclaves déportés d’Afrique. Dans ce cadre-là donc, le racisme sur fond de Civil Rights Movements est le socle Fondateur dudit mouvement aux Etats Unis. En Europe, par contre (surtout en France), le Hip Hop est né dans ce qu’on peut appeler “civilizational clashes” entre ancienne métropole et anciennes colonies, une rencontre mal planifiée par les autorités étatiques Européennes, qui comme le savez, préfèrent la politique d’immigration d’exclusion et celle qui aiderait les immigrants à mieux s’intégrer dans leurs pays hôtes. Dans ce cas donc, c’est le moment postcolonial, mal négocié, qui est à l’origine de ce mouvement culturel du Hip Hop. A ce sujet, l’ouvrage de Paul Gilroy intitulé Postcolonial Melancholia (2005) aide mieux à comprendre le malaise psychologique des anciennes métropoles à faire face à notre contemporanéité caractérisée par la migration et le transnationalisme. Et Gilroy de fustiger le fait qu’en Europe, “la société multiculture semble être abandonnée dès sa naissance” (1, ma traduction). Et enfin en Afrique, ou du moins au Sénégal que je maîtrise le plus, le Hip Hop est né ou est accentué par la désillusion des jeunes face à la gestion patrimoniale des clans étatiques et leur incapacité ou de leur je-m’en-foutisme par rapport aux exigences du moment. En Afrique, ce sont les réalités politiques contemporaines qui, je le pense, sont au milieu des revendications sociales à travers la culture juvénile du Hip Hop.

Revenons à la postmodernité du Hip Hop. Le postmodernisme, comme courant intellectuel, a eu le mérite de démasquer le rationalisme post-18ieme siècle et la philosophie moderniste selon laquelle la Raison et la Science œuvrent pour le progrès de l’humanité. Jean François Lyotard dans La Condition Postmoderne (1979) a été parmi les instigateurs du moment postmoderne qui, selon lui, coïncide avec la conscience de l’effondrement de l’idéologie moderniste. Le Hip Hop aussi s’est réapproprié, du moins dans le contexte étatsunien, cette approche critique vis-à-vis des idéologies institutionnalisées. Cependant, l’une des limites de la pensée postmoderniste a été, selon le théoricien Homi Bhabha (The Location of Culture, 1994), son incapacité à aller au delà de la célébration de l‘effondrement de la pensée moderniste, tant sur le plan académique que social (6). Dans la même veine, si le rôle de l’icône sociale qu’est le rappeur se limite à seulement critiquer les failles de l’appareil de l’Etat, sans pour autant aller au delà et, pourquoi pas, donner des solutions concrètes, alors le postmodernisme du Hip Hop sénégalais demeure problématique. Je suis évidemment au courant du mouvement “Y’en A Marre” au Sénégal. Un mouvement qui, semble t-il, a été mis en place et est animée par certains groupes de Rap, ce qui est à louer et à encourager. J’ai récemment lu aussi que les rappeurs du groupe Wa Keur Gui de Kaolack (membres fondateurs du mouvement “Y’en A Marre”) ont été convoqués au commissariat de police à la suite d’un concert qu’ils ont tenu à Kaolack, incitant les jeunes à s’inscrire massivement sur les listes électorales. Voici des exemples nouveaux d’esprit postmoderne dans le mouvement Hip Hop, des exemples à encourager.

En plus de cela, une autre limite de la pensée postmoderniste, ou encore postcoloniale, c’est qu’elle tend toujours à vouloir affronter les systèmes d’oppression en affront, une tendance peu productive si l’on prend en considération le pouvoir incommensurable et coercitif (le pouvoir de contrainte) de l’Etat. Affronter violemment l’appareil de l’Etat est contre-productif dans la mesure où, comme dirait Antonio Gramsci, l’Etat est assez outillé pour absorber, sinon anéantir les revendications sociales. Ce que je propose donc, c’est l’application de la théorie du “troisième espace d’énonciation” d’Homi Bhabha, un espacee qui, dans le cadre de la culture juvénile, serait l’éducation. Comment faire pour revaloriser l’éducation dans l’esprit des jeunes ? Comment le message du Hip Hop envers les jeunes peut-il  être poignant si l’on fait pas savoir aux jeunes qu’ils ont une grande part de responsabilité dans l’entretien de la gestion clanique du patrimoine national. Ils y participent selon moi car les politiques leur font savoir que le raccourci le plus court pour avoir de l’argent, c’est d’entrer dans la “politique” à la sénégalaise. Les jeunes n’ont plus le sens de la persévérance, la notion de la responsabilité et de leurs devoirs envers la communauté. A la place, les medias et surtout le Hip Hop étatsunien, dans sa célébration de l’hédonisme, font rêver les jeunes sénégalais qui ne voient aucun espoir dans le futur du continent africain. C’est sur cela, à mon avis, que les icônes sociales que les rappeurs doivent insister : faire savoir aux jeunes que leur futur ne dépend nullement pas d’une baguette magique, mais de leur esprit critique face à l’Etat, un esprit critique qui ne peut être nourri et entretenu que par la puissance de l’éducation sur l’individu; non seulement le préparer a être un sujet bien émancipé, mais aussi un citoyen qui a un sens du self-critique et de sa responsabilité dans le futur de sa nation. Je propose que l’éducation des jeunes soit reconsidérée, une éducation qui leur ferait savoir que l’Occident comme Eldorado est un mythe, et que la seule manière d’y arriver est d’instaurer un système qui force les jeunes à aller se former, comme cela se passe dans les pays développés, et particulièrement aux Etats Unis où pour avoir un travail digne de ce nom, il faut au minimum un B.A. (l’équivalent de la Licence) ou un M.A (D.E.A ou Master 2). Cependant, cette politique pour la jeunesse ne pourra voir le jour qu’avec des dirigeants politiques éclairés, des citoyens intégrés et soucieux du devenir de leur pays et ces dirigeants de demain sont actuellement parmi les jeunes d’aujourd’hui. Si rien n’est fait d’ici là, le Malheur sera qu’une minorité émancipée fera toujours face à une majorité de gens aliénés et corrompus jusqu’à la moelle épinière.

References:

Bhabha, Homi. The Location of Culture. New York and London: Routledge, 2007.

Bonilla-Silva, Edouardo. Racism Without Racists: Color-Blind Racism and the Persistence

            of Racial Inequality in the Unites States. Rowmand and Littlefield Publishers, 2010.

Cone, James H. The Spirituals and the Blues. New York: Orbis Books, 2008

Gilroy, Paul. Postcolonial Melancholia. New York: Columbia University Press, 2005

Hodge, Daniel White. The Soul of Hip Hop: Rims, Timbs and a Cultural Theology.

Downers Groves: Intervarsity Press, 2010

Lyotard, Jean-Francois. La Condition Postmoderne: Rapport sur le Savoir. Paris: Editions

de Minuit, 1979.

Osumare, Halifu. The Africanist Aesthetic in Global Hip Hop: Power Moves. New York:

Palgrave Macmillan, 2007.

 

Babacar Faye

Graduate Student en Etudes Culturelles Américaines

Bowling Green State University

Ohio

Faye Babacar

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