Kaawman, L’histoire # 4 : Moussa le steward

Au moment précis du décollage je n’arrive plus à penser clairement, je saisis la ceinture de sécurité, me concentre et pense à Dieu. On m’a appris une Sourate du Coran qui si elle est récitée, on ne meurt pas le jour même. Je me mets alors à prier. Pour que les passagers ne remarquent pas mes prières je fais semblant de porter mes deux mains au visage à cause de la fatigue. L’appareil reste stable mais on sent de petites secousses. Franchement un avion c’est puissant et je ne cache pas mon inquiétude quant à l’éventualité d’un crash. Plus j’y pense plus spirituel je deviens. Mon pauvre petit cœur bat la chamade comme jamais auparavant. J’ai pitié de lui, va-t-il tenir ?

Je ne sais pas ce qui se passe exactement dans les airs mais l’avion se redresse. Avec les lumières à l’extérieur de l’appareil, je commence à voir Dakar de haut. Petit à petit, je reconnais même certaines rues comme la Voie de Dégagement Nord (VDN) ou encore l’Autoroute. Je précise que dans la presqu’île du Cap Vert, il n’y a qu’une seule autoroute que tout le monde connait et appelle Autoroute. Je ne me suis pas rendu compte que les secousses se sont estompées et qu’il est maintenant permis d’enlever sa ceinture : je frime un peu, en fait c’est le commandant de vol qui l’a dit.

Certains passagers se lèvent, s’étirent et comme s’ils étaient chez eux ils vont et viennent, ouvrent les cabines, prennent ci ouvrent ça. Ils ont franchement l’air à l’aise, ils ne regardent ni à droite ni à gauche, ils semblent imperturbables. La vie dans l’avion commence mais elle devrait se terminer dans moins d’un quart de jour.

J’essaie d’imiter les autres en étant désinvolte sans y parvenir. Submergé de souvenirs je succombe et tombe dans le gouffre de la nostalgie. Quand les bagages furent enregistrés et que le ticket de bord me fut remis, sac à dos je me dirigeais vers papa et tonton Ngala pour leur dire au revoir. Un pied devant l’autre je marchais, un battement entre deux coups de patte l’émotion grandissait, l’heure fatidique arriva. Pour la première fois de ma courte vie, je quittais mes parents, ma famille, mes amis et mon pays d’un coup. Ma bulle et mon petit monde se voyaient respectivement percée et ruiné. J’étais devant tonton Ngala. Il me serra la main, et en tant que parrain il me porta à sa poitrine en caressant affectueusement mon crâne rasé. Je me repris pour ne montrer aucun signe de faiblesse. Je ne voulais surtout pas les inquiéter plus qu’ils ne l’étaient déjà. Venait alors le tour de papa. Vêtu d’un boubou bleu marine, brodé entre le cou et le nombril, et un peu fatigué par les nombreux lavages, papa était là débout, droit devant moi, les yeux inondés comme un ciel s’apprêtant à gratifier le paysan d’une pluie diluvienne. Il est de nature simple, peut être un peu trop pour certains. Il ne laissait presque jamais transparaître ses sentiments. Il peut sembler insouciant et désinvolte quelque fois, il n’en demeure pas moins inquiet et concerné. D’habitude il se retient beaucoup excepté lorsqu’il voit un jeune, un joueur de ballon au pied ou plus généralement un sportif coiffé en rasta. Là je ne vous dis pas à quel point il se sent mal et se met en colère : « tu ne sais rien, rien du tout si ce n’est te coiffer, c’est à cause de toi que ton équipe n’ira nulle part. Où sont tes parents ? Hein ! ». Il s’exprimait souvent de la sorte devant la télé quand on regardait un événement sportif. Je vous laisse imaginer. Papa me serra la main droite avec ses deux mains et me dit :

« Tu y es arrivé, je suis fier de toi. Je me souviens quand tu es né, prématuré, les docteurs étaient incertains quant à ta survie. Aujourd’hui te voilà prêt à aller défier la Mer Méditerranée et toute la civilisation qu’elle renferme. Tu es plus solide que ton père, Kaawman, tu es un guerrier au courage prometteur. Cependant ton chemin est encore long, c’est pourquoi je prie que le Seigneur, Loué et Exalté Soit-Il, préserve cet Homme qui sommeille en toi, le guide et le soutienne dans tout ce qui l’attend : joie comme obstacle. Il n’y a pas de malheur qui soit, il n’y a que des épreuves à affronter, à surmonter, ne l’oublie pas. Je ne vais pas te faire rater ton vol ». Il avait dis cette dernière phrase lui aussi en s’avançant gracieusement vers moi. Il me prit dans ses bras et je sentis le parfum de son boubou. Après les accolades je me retirai, souris, leur tendis le bras et m’en alla. Une fois le dos tourné, les larmes ruisselèrent et tombèrent de mon visage. Je continuai à marcher tout en prenant un mouchoir dans mes poches. Après m’être essuyé je me retournai et ils étaient encore là, me regardant m’éloigner, je tendis le bras droit encore, ils firent de même avant de me voir disparaître dans une file de passager. Au revoir papa et tonton Ngala, me dis-je dans ma tête.

« Excusez-moi monsieur. Voulez-vous boire quelque chose ? ». C’est l’hôtesse qui interrompt mes songes. Après un furtif regard dans son charriot, je demande un jus de fruit. Elle me remet un verre rempli de nectar et un sachet de biscuits au beurre. Il y a écrit dessus petit beurre et l’odeur n’était comparable à aucune odeur de ce que nous connaissons au Sénégal, que dis-je, que nous connaissons à Guédiawaye. En effet j’habite la banlieue et de ce que nous pensons, notre cher pays connaît plusieurs couches sociales, chacune sa vitesse propre. Ne connaissant pas le quotidien des bourgeois ou de la classe moyenne, sans préjugés, je me permets d’insister qu’à ce moment précis je n’avais jamais senti une odeur si agréable, qui donne tant envie de manger.Il fait frais dans l’avion, aussi frais que dans les grandes entreprises de la presqu’île du Cap Vert ou encore dans les bureaux climatisés qu’il m’est arrivé de visiter. L’air est pur, il pique un peu mes narines et arrive droit dans mes poumons, comme si ces derniers ressentaient véritablement le froid. De plus j’ai l’impression de n’avoir jamais sué, ma peau est lisse pareille à celle d’un bébé. Pendant un instant, je me concentre sur mon environnement ambiant.Je suis assis côté hublot d’un Airbus A350. Il y a trois rangées de sièges, au milieu, à gauche et à droite de l’avion. Je me trouve dans celle de droite. Il n’y a qu’un seul passager à ma gauche, c’est une dame âgée.

Après l’envol de l’appareil elle avoua à une hôtesse un malaise que je n’ai pas compris. Je ne sais pas ce qui lui arrive mais un membre de l’équipage vient vers nous. Après lui avoir demandé si elle allait mieux, il lui propose une place en première classe. Elle ne se fait pas désirer et s’empresse de ranger le peu de bagages dont elle dispose. Elle et le steward disparaissent au loin devant, derrière un rideau bleu. Aussitôt un noir se déplace de son siège et me demande s’il peut s’asseoir à côté de moi. Il parlait français mais autrement que les autres dans l’avion. Je ne vois pas pourquoi il ne pourrait pas donc je lui répondu : « bien sur ». Lui de même se saisit de tous ce bagages à main et dans la cabine pour les mettre sur le siège qui nous sépare. Il s’assoit, me sourit et respire. – My name is Moussa, I am also a steward but in another company. Do you know Houston Airlines? (Je m’appelle Moussa. Je travaille en tant que steward dans la compagnie Houston Airlines. En as-tu déjà entendu parler ?)- It’s nice to meet you Moussa. My name is Kaawman and I have never heard of Houston Airlines. (Je suis enchanté de faire votre connaissance. Je m’appelle Kaawman. Jamais je n’ai entendu parler de Houston Airlines.)C’est après avoir répondu que je reprends mes esprits et réalise que je parle en Anglais. Glacé, mon cœur se réchauffe de plaisir et d’excitation. Enfin les années de papotages et de bavardages dans le club d’anglais du lycée Limamoulaye portent leurs fruits. Moussa est d’origine Tchadienne. Après sa première année universitaire dans son pays, il eut l’occasion de poursuivre ses études à Paris 8 ou Université de Saint-Denis chez son grand-frère qui vivait au temps à Stains non loin du métro Saint-Denis Université. Il y étudiait le commerce international. A sa deuxième année, il effectua un transfert à l’université Paris 1 communément Panthéon-Sorbonne en Licence Economie et Gestion d’Entreprise. Cela coïncidait d’ailleurs au départ de son frère pour le pays de l’oncle Sam (Etats Unis d’Amérique). Il entama alors sa vie à Paris, bien vite il s’aperçut de toutes les difficultés inhérentes à la vie en France plus particulièrement dans la capitale. Soit à cause du racisme déguisé des camarades de promotion, soit à cause des discriminations à l’emploi ou lors des recrutements de stages, enfin soit à cause de la nature grincheuse des Français vivant à Paris. « Ils passent le plus clair de leur temps à râler, ils ne semblent jamais satisfaits » s’exclame Moussa. Après sa licence, il prit ses clics et ses clacs et partit aux Etats Unis suite à l’obtention d’une bourse de Houston Airlines pour suivre une couteuse formation de steward à Chicago. Moussa avait l’avantage de parler couramment le français, l’anglais et l’arabe en plus de ses autres talents. Son profil plaisait, il saisit l’opportunité et aujourd’hui le voilà qui ne se plaint pas du tout. Il gagne très bien sa vie, voyage un peu partout dans le monde et s’est même une fois marié.

En fait, il sort son ordinateur Mac Book tout blanc pour me montrer des photos qu’il prit au cours de ses nombreux voyages. Il me présente d’abord son équipe, hôtesse et stewards, ensuite il passe aux pays visités car dans chacun d’eux ils (l’équipage) ont droit à un séjour à l’hôtel. Du Red Fort de New Delhi à la Muraille de Chine en passant par le temple en Or de Amritsar et par le Cristo Redentor au Brésil sans oublier le Palais Impérial, le Sanctuaire Meiji et le Kabukiza au Japon, les photos défilent accompagnées d’un récit. Il ne parle pas de l’espace Nord Américain vu qu’il y vit. Il ne peut s’empêcher de conclure en comparant les deux pays hôtes. Il décrit le pays d’Obama comme celui qui reconnait les compétences et les qualités de l’individu contrairement à une France, insiste-t-il, jamais satisfaite toujours demandeuse plus que ce qu’elle peut offrir en retour. Il n’y a pas photo dans son discours, il vit beaucoup mieux et s’épanouit infiniment plus en Amérique. Lui d’ajouter que le seul problème qu’il rencontre chez lui, c’est le nombre d’heures élevé de travail. “You have to make a choice, there has to be a sacrifice or a compromise at some point (Tu dois choisir dans la vie car on ne peut tout avoir)”. Il me donne l’exemple d’un couple de français qu’une entreprise de sa ville de résidence a embauché, logé et véhiculé. Largement mieux payés qu’en France, par-dessus tout ils trouvent le moyen de se plaindre. Moussa les décrit avec beaucoup d’efforts il me semble. Pour lui c’est le comble et il a du mal à supporter les Français maintenant. Son avis me semble cohérent mais je n’arrive pas à me figurer tout ce qu’il me dit, par ignorance je crois. Après 2h de discussion intense, pendant lesquelles le dîner nous avait été servi, nous fatiguons et nous endormons, lui en premier. Après la cacophonie des ustensiles et des chuchotements, maintenant vient le moment où la majeure partie des passagers apprécie la douceur et la sérénité des bras de Morphée.

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Culture et Société

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s