Kaawman, L’histoire # 3 : Décollage

Je suis à Domaine, attendant qu’un moyen de transport, car rapide ou ndiaga ndiaye, se manifeste. Finalement c’est un clando, une petite R4 digne de ses confrères qui délivrent le pain le matin et le soir chaque jour dans pratiquement tous les quartiers de Dakar, qui pointe son museau au loin. Petit à petit, le clando grandit à mes yeux jusqu’à se garer devant moi. Je marchande le prix du trajet. D’habitude fixé à 100 fCFA, il monte à 150 fCFA. La raison est simple, la demande est largement supérieure à l’offre à ce moment de la journée. Il est 15h30. Les frais du départ ont coûté à ma mère plus de 500 000 fCFA et je suis là à marchander pour diminuer le prix de 50 fCFA. Je ne peux m’en empêcher ou bien je n’ai pas le choix.

Arrivé à la Grande Maison, c’est incroyable mais toute la famille m’attendait, même Moustapha était là. Austère qu’il est mon père égrenait son chapelet dans un coin du rez-de-chaussée. Je me dirigeai alors directement vers lui et le saluai avec révérence. « Kawmaan, tu es prêt ? ». Par cette question il demandait si les préparatifs étaient à leur fin. « Oui », répondis-je dans notre langue. C’est vrai, j’oubliais qu’entre nous, je veux dire en famille nous parlions notre langue, le sénégaléen, dont nous sommes fiers d’être les dignes représentants et héritiers.

Si vous ne connaissez pas cette langue, c’est parce qu’elle a été érigé en dialecte. Par qui ? Et pourquoi ? En réalité je me suis toujours demandé la différence qu’il y avait entre langue et dialecte. A l’école, on ne nous répond pas précisément sur ces questions. De plus on n’a pas le temps, on court toujours derrière quelque chose, que ce soit un examen, des notes ou le temps qui nous est imparti. En effet le plus souvent, à cause des grèves ou des tardives rentrées scolaires, on parvient difficilement à terminer le programme de l’année. Et quand bien même nous le terminions, c’est à coups de polycopiés distribués et photocopiés à nos frais, ou bien à coups d’heures de cours en plus et de manière accélérée. En un mot, je ne comprends pas encore notre système. J’y réfléchis toujours.Après les salutations d’usage, je cours voir mes frères, sœurs, amis et cousins. Je parcours tout le quartier car j’ai passé beaucoup d’étés ici à apprendre la parole de Dieu, en famille, c’est ainsi que je connu un peu tout le monde. On se chambre par ci, on pleure par là, par tristesse ou par ironie, on prie de ce côté comme on prépare des mets de l’autre, c’est un brouhaha infernalement familiale. Je sens la tristesse monter, c’est paradoxal car je suis content. Plus je me réjouis, plus la séparation sera dure, j’en suis conscient. Le vieux fait appeler tous les enfants en commençant par moi. Des frères de quartier se joignent à nous pour répondre à cet appel du 11 septembre. Le ton et l’humeur sont glacials, l’atmosphère très solennelle, les visages crispés, les voix enrouées et les yeux inquisiteurs. Le vieux se lance.

– Dieu soit loué pour nous avoir permis d’assister à ce jour et qu’Il nous permette d’assister encore à de meilleurs jours. Le mois passé un frère, cousin, fils et oncle a répondu à Son Seigneur. La semaine dernière nous avons tous assisté à la naissance de la petite Khady Ndiaye. Ainsi va la vie, quand quelqu’un se prépare, un autre se range, la nuit succède au jour comme le beau temps à la pluie. La dualité dans la vie n’est pas une fatalité mais une réalité avec laquelle il faut aller. Aujourd’hui notre sang s’en va dans un autre monde, néanmoins il ne nous quitte pas pour autant, au contraire c’est bien parce que nous sommes inséparables qu’il s’en ira l’esprit tranquille et le cœur aéré.

Certaines personnes commencent à renifler et n’en pouvant plus les larmes ruissèlent et tombent. Les garçons ne comprennent pas ce qui se passe et les hommes eux se tiennent debout et droit. Le vieux termine son message par des prières et des bénédictions. Il enjoint la famille de précipiter les adieux. Avant de comprendre ce qui se passe et de mesurer combien chaleureuse pouvait être la famille face à un événement, je suis jeté à l’arrière d’un taxi, mon père devant et les gens autour balancent leurs mains. Le chauffeur démarre, les enfants crient, la voiture avancent, on court derrière, je me retourne, la Grande Maison s’éloigne, trois enfants courent encore derrière le taxi, parmi eux l’ainé d’une de mes sœurs. On tourne soudain plus rien, juste la banlieue et son quotidien. Et des souvenirs tout frais, non tout chauds. On ne parle pas pendant tout le trajet, pas un mot.

Peu avant la prière du crépuscule nous arrivons à la maison, bien évidemment une partie de la famille nous attendait. Oui la famille chez moi, c’est presque tout le monde que je connais. J’y peux rien et c’est bien, je trouve. Ma maman ne laisse pas les gens s’emparer de moi car je serai en retard selon elle. Pour cette raison, je laisse les invités un peu partout dans la maison pour me rendre dans la chambre de mes parents où je prends une douche et une couche mystique, si vous voyez ce que je veux dire. J’ai à peine le temps de prier que j’enfile mes habits et mes chaussures. Ma mère a tout préparé au cure dent prêt. Une voiture m’attend à la porte de la maison, je n’y crois pas, mon cœur se réchauffe. Je salue tout le monde en commençant par les invités, ensuite je poursuis par mes amis et enfin devant moi ma maman. Pour la première fois, j’ai une piqûre dans mon estomac. Je ne peux expliquer cette sensation bizarre en moi. Je suis tout simplement souffrant et vidé de moi-même. Ses bras m’entourent, je sens pour une dernière fois son parfum et surtout sa chaleur. Je n’ai plus de force. Elle me pousse dans la voiture. Papa monte encore devant et en avant pour l’aéroport Léopold Sédar Senghor. Il est 20h.La voiture est à tonton Ngala, le meilleur ami de papa. Ils se connaissent depuis qu’ils sont enfants et ne se sont plus jamais quittés. A mon avis, à eux deux ils constituent un modèle d’amitié. Nous avons quitté la banlieue, nous sommes en bas du pont de Grand Yoff. A droite, les ndiaga ndiaye sont garés et rangés en file indienne. Derrière ces moyens de transport, on peut voir le Stade de ballon au pied Léopold Sédar Senghor. Un courant d’air nous gifle, il vient de la route qui mène à l’entrée du stade et plus loin à la frontière entre les Parcelles Assainies et Grand Médine. Je remonte ma vitre mais pas jusqu’au bout. On ne sent même plus la voiture, sa vitesse est surement uniforme. Un deuxième pont, c’est celui du CICES (Centre Internationale de Commerce et d’Échanges du Sénégal) communément appelé Foire. A vive allure, nous roulons vers l’aéroport mais nous sommes vite freinés par un embouteillage à hauteur de Yoff Tongor. Malgré le bouchon, nous arrivons vers 21 h à bon port. Les drapeaux flottent, les lampes brillent, cet instant est juste magique et indescriptible. C’est comme si nous n’étions plus à Dakar mais dans une autre ville contenue dans la capitale. La différence était nette : ici on ne manquait pas d’électricité.

Les voitures de particuliers comme les taxis allaient et venaient, des gens montaient, d’autres descendaient. Les bagages étaient malmenés, tantôt jetés dans un coffre tantôt placés minutieusement sur un charriot les uns à côtés ou au-dessus des autres. On sentait nettement que les gens étaient pour la plupart dans un état second. Était-ce parce qu’ils n’avaient pas l’habitude ? Ou bien parce que voyager chez nous est un événement ? Pendant que mon oncle gare la voiture, je regarde à droite puis à gauche et encore à droite. Ainsi de suite jusqu’à ce que le véhicule s’arrête complètement. Mon oncle ouvre la malle et je prends mon sac à dos que je porte et ma valise que je roule. Je suis distrait par le dynamisme, le stress et l’empressement des uns et des autres. J’étais stupéfait, c’est normal vous direz parce que c’est la première fois que je me promène du côté de l’aéroport. En tout cas, on sentait une atmosphère assez spéciale autour de cette maison des voyageurs, les gens y sont assez bizarres, je puis dire. Mais bon je ne fais pas exception et pour cause je trébuche au premier obstacle. C’est un bout de fer enfoui dans le sol du parking. Je ne sais pas à quoi il sert, je n’ai pas le temps de me le demander donc je me ressaisis et poursuis.

Nous traversons la voie principale, maintenant nous sommes de l’autre côté du parking. Les porteurs de charriots s’empressent de nous proposer leurs services mais mon oncle connait le fonctionnement, assez pour leur dire non et aller chercher lui-même un charriot. Un moment plus tard il revient avec un charriot dont une roue paraît sérieusement mal en point. Il faut non seulement faire rouler les 3 autres mais encore il faut mettre un gros coup de pression sur la quatrième pour faire avancer les bagages. C’est fait nous sommes dans l’enceinte du bâtiment. Nous nous dépêchons un peu car l’enregistrement va bientôt prendre fin. C’est mon oncle qui nous conduit jusqu’au guichet de Bruxell Airlines. Cela se voyait qu’il s’y connaissait. Une fois arrivés, il y avait une limite que j’étais le seul à pouvoir dépasser, j’avance alors en regardant les yeux tristes de mon père toujours aussi austère que d’habitude. C’est une dame qui me pose des questions et me demande passeport, billet d’avion et bagages. A partir de là je suis la procédure en regardant un peu autour de moi pour imiter les voyageurs. Pour le moment tout se passe bien.

Je suis assis côté hublot, ma ceinture est attachée, comme j’ai appris en terminale l’accélération de l’appareil produit une force d’inertie de sens contraire au mouvement. Je sens cette force qui me projette en arrière et me colle au siège. Mon cœur bat plus que la première fois où j’ai cru aimé une fille de ma classe. Je n’ai plus l’esprit lucide, je ferme les yeux, mes oreilles sont bouchées par le bruit et la pression, je sens que nous quittons le sol : l’avion décolle.

A suivre …

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Classé dans Culture et Société

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