INTERVIEW DE FOU MALADE

Nous sommes allés  à  la rencontre d’un artiste qui porte plutôt bien son nom. Sympa,           atrocement taquin, avec beaucoup d’humour !  Une interview qui  s’est passée dans le temps et l’espace.
Je vais vous éviter des vertiges en vous épargnant la durée et surtout les lieux, je précise bien LES lieux où nous sommes passés pour réaliser cette interview.

Qui est l’homme qui se cache derrière le pseudonyme « fou malade » ?

Disons que c’est Fou Malade lui-même qui se cache derrière le pseudonyme Fou Malade.

Vous pensez que c’est une réponse ça ?

Oui  M’dame ! Fou Malade, c’est juste la personne devant toi !

Pourquoi le nom « Fou Malade » ?

Fou malade parce que je fais partie d’un groupe appelé Bat’haillons blin-d qui veut dire l’assemblée des hommes en haillons, battus, ligotés par l’injuste nation. Nous représentons la société marginale  et le fou en fait partie.

Vous êtes peint comme un artiste très provocateur. C’est un masque que vous portez sur la scène ou c’est un caractère qui vous est propre ?

Dans mes textes il y’a beaucoup de provocation, mais il y’a beaucoup d’humour aussi. Je passe par l’humour et aussi par la provocation pour  faire le satyre de la société. C’est très important car ça amène les gens à rire mais derrière ils comprennent qu’il y’a un message fort.

Alors c’est un trait de caractère ou un masque ?

Je ne porte pas de masque, je suis comme ça. Je dirais un trait de caractère.

On vous a beaucoup entendu durant le FESMAN rouspéter à gauche et à droite. Pouvez-vous nous en dire plus ?

C’est vrai, on m’a beaucoup entendu durant et après le FESMAN mais ce n’était en rien des attaques gratuites ou juste pour agresser Awadi, juste pour le faire; mais à un moment, faut oser dire les choses : Awadi est dans le domaine privé, la gestion des cultures urbaines ne devrait pas lui être attribuée. Il y a  la comité des 72heures hip hop Galsen, c’est à eux que cette tâche devait revenir et non à Awadi qui est un privé au même titre que tous les autres artistes. C’est tout ! Il n’y a rien de personnel là-dedans.

Nous avons des artistes qui ont des discours de circonstance : ils ne disent que ce que  les gens veulent entendre avec pour seul objectif  de vendre plus de cd et de remplir les salles de concert. Des discours qu’on mixe et qui changent selon les circonstances ! En gros, ils se servent juste du peuple pour s’en mettre plein les poches. Etes-vous dans ce lot ou vous sentez-vous vraiment concernés par la souffrance du peuple ?

Je fais partie du peuple, je suis un homme d’action. J’ai eu à faire des actes concrets qui parlent d’eux-mêmes. Je fais partie des artistes qui joignent l’acte à la parole. Donc, non, je me sers pas du peuple dont je fais partie.

Vous vous êtes proclamés comme le porte-parole des sans-voix avec des actions menées pour la cause des talibés et surtout votre proximité avec les détenus. Pourquoi avoir fait le choix de ces causes bien précises ?

J’habite à Guédiawaye où il y a beaucoup de jeunes qui sont envoyés en prison et pour de très lourdes peines ( 10ans, 15ans… ) voire même à perpétuité. Certains ont commis de grosses erreurs, mais il ne faut pas oublier qu’ils sont jeunes, très jeunes même.

Je lutte pour la réduction des longues peines préventives, pour la révision sur la question de la perpétuité. Je travaille pour des peines alternatives à l’emprisonnement.

Vous ne parlez que des coupables. Et les victimes dans tout ça, vous pensez à elles ?

Oui, je pense aux victimes. Mon message, c’est de dire aux détenus arrêtés, surtout à ceux qui ont commis des meurtres, des agressions très violentes… je leur dis : « traduisez cette violence en énergie positive ». Mon rôle n’est pas de défendre le crime, je ne défends absolument pas le crime. Non pas du tout ! Mais j’estime qu’après avoir fait une bêtise, on peut aspirer à bénéficier d’une deuxième chance. Ce sont des jeunes. Mon rôle, c’est de leur dire qu’il y a d’autres façons de s’exprimer, d’autres stratégies et chemins pour s’en sortir. Cette solution n’est pas la meilleure, bien au contraire, ce n‘est qu‘un aperçu de ce qu‘est la bonne voie. Voilà en gros le message que je donne aux jeunes détenus.

Vous en êtes où concrètement ?

Il y a eu un petit truc fait avec l’artiste Viviane Chidid Ndour qui a été la marraine des jeunes talibés (les petits mendiants) de mon quartier. De notre côté, nous dispensons également des formations liées aux métiers de la culture urbaine parce qu’aussi, c’est ce que nous savons faire.

Dans les maisons d’arrêt, nous donnons des formations liées aux métiers des cultures urbaines. Nous avons au préalable travaillé pour accéder à la formalisation des formations liées au hip hop.

Il y a quelques années, vous avez refusé les 25 millions qu’on vous avez proposés à vous et à Pacotille, pour chanter les louanges du Président Wade. Pourquoi l’avez-vous fait ?

Je ne suis le griot attitré de personne, même pas celui du président. Mon éducation, mes opinions ainsi que mes convictions ne me le permettent pas; et à vrai dire la mission du hip hop, ce n’est pas de chanter des louanges de telle ou telle personne. En plus, je ne suis pas un chanteur de louanges, un griot. Aujourd’hui, les artistes chantent Cheikh Anta, Mandela, Sankara, Nkrumah, Ghandi…pourtant ils n’ont pas été payés par ces derniers. Tu vois un peu ce que je veux dire.

Comment analysez-vous la situation politique du Sénégal ?

C’est un peu le chaos. Nous sommes dans un état de délabrement total où il y a des tensions dans tous les domaines. Ce qu’il y a à dire, et à dire réellement, c’est de conseiller. En tout cas, moi je conseille au président de rendre le tablier. Il n’y a que ça qui peut le rendre grand dans l’état où nous en sommes, rien d’autre. Il faut qu’il quitte le pouvoir !

Comment voyez vous les artistes et marabouts qui sont censés être du coté du peuple et qui, pour des raisons pécuniaires, se font les ardents défenseurs du gouvernement ?

Ils font le mauvais choix, les très très mauvais même. Il faut toujours être du côté du peuple, surtout quand c’est eux qui nous font vivre. L’argent, c’est bon, personne ne dira le contraire. Mais le peuple, c’est encore mieux. On ne peut pas vouloir une chose et son contraire, et on ne peut pas tout avoir également. Il faut toujours choisir le peuple !

Parlez nous du mouvement « Y’EN A MARRE ».

C’est un mouvement apolitique, non violent, citoyen, un état d’esprit qui voudrait donner  la parole au peuple, les décisions au peuple, pour lui rappeler que c’est lui le vrai pouvoir. Le 19 mars, nous avons demandé à ceux qui s’identifient à ce concept de venir faire la marche avec nous. Vous avez vu, il y avait beaucoup de gens. Pourtant, nous n’avons pas donné de l’argent pour le transport, les tee-shirts aux gens pour qu’ils viennent, comme  font les politiciens et autres; et pourtant le peuple a répondu présent.

Quel est le rôle de Fou Malade dans le mouvement « y’en a marre » ?

Juste un artiste membre dans le lot des artistes du mouvement. C’est  aussi simple que ça !

Il y avait des politiciens et des marabouts durant la manifestation du 19 mars. Mais vous ne leur avez pas donné la parole. Pourrait-on savoir pourquoi ?

Le mouvement est apolitique et ce n’est pas une histoire de confrérie non plus. Ils sont venus peut-être parce qu’ils se retrouvent dans le concept, mais ils ont été traités comme tous les autres et rien de plus. Nous voulons distinguer notre mouvement des autres.

Vous évitez la récupération, on dirait.

Parfaitement ! Voilà, nous ne sommes pas là pour eux. Il faut que ça soit clair. Eux c’est eux, nous c’est nous.

Vous deviez avoir une conférence de presse aujourd’hui (le 30 mars) mais il parait que ça a été annulé. Pourquoi ?

Le propriétaire des lieux a appelé pour dire qu’il a eu des infos disant que la police jalonnera tout le quartier car le contenu de notre conférence, c’est le président. C’est tout à fait faux. Nous voudrions lancer un programme de notre plan d’action « dasse fananale » ( Opération Coup de poing ). Peut-être que c’est le mot qui fait peur, mais ils oublient tous une chose : nous sommes des artistes donc nous avons des tonnes de moyens de faire passer tous les messages que nous voulons à l’opinion. Alors ça sert à rien ce manège.

Qu’est-ce que vous pensez de la situation en Côte d’Ivoire ?

Je déplore tous ces morts qu’il y a eu en Côte d’Ivoire. (L’interview s’est déroulée le 30 mars, avant la bataille qui fait rage depuis ces derniers jours)

La communauté internationale doit être neutre dans nos affaires à nous. Personne n’a jamais vu l’UA aller se mêler des problèmes qu’il y a en Europe ou en Amérique. Ces gens ne sont là que pour leur intérêts personnels. La Côte d’Ivoire est un pays à avoir dans sa botte car étant riche en ressources de toutes sortes. La communauté internationale a tout faussé dans cette affaire. Il est utopique de croire que le sort de la population leur importe rien qu’une seconde.

Les présidents africains n’ont pas su trouver eux-mêmes des solutions de leur côté, vous savez.

Les présidents africains sont des incapables, des marionnettes de l’Occident. Ce qu’ils savent faire mieux, c’est exécuter des ordres. Alors ce n’est pas étonnant de voir qu’ils ne trouvent pas de solution eux-mêmes.

Que pensez-vous de « l’élite africaine » face à tous nos problèmes ?

Nous avons trop de vieux qui ne veulent pas lâcher prise, des vieux de l’ancienne école française de l’époque coloniale et postcoloniale dont les idées ne sont plus en phase avec les exigences du moment. C’est pourquoi il y a une nécessité d’alternative générationnelle dans toute l’Afrique.

D’après vous, c’est quoi le véritable mal du Sénégal ?

Le « massla » qui, entre parenthèses, n’est que de l’hypocrisie. Cela consiste à vouloir dire la vérité et ne pas la dire. La fatalité quoi, avec des « oui, mais ce n’est pas grave; de toute façon, si on met quelqu’un d’autre, il va faire la même chose ou pire encore » à l’appui. Les sénégalais ont très souvent tendance à baisser les bras et à se laisser influencer par trop de facteurs aussi.

C’est quoi tous ces « facteurs » ?

Je dirais plutôt que c’est un peu culturel. Ce sont ces genres de choses qui me poussent à dire que tout n’est pas toujours parfait. En tout cas, ce « massla » trop poussé n’est pas du tout parfait.

C’est quoi la révolution d’après vous ?

C’est dire non à toute forme d’injustice qui existe.

Le message de Fou Malade à la jeunesse ?

Je recommande à la jeunesse de se battre, de beaucoup travailler, de refuser les injustices à commencer dans la famille, dans le quartier, la ville, le pays, le continent, le monde. Soyez dignes !

La dignité et les convictions sont très importantes.

Fatou Samba SOW

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Classé dans Culture et Société

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