De la théorie de la Black Atlantic de Paul Gilroy…

De la théorie de la Black Atlantic de Paul Gilroy aux identités africaines en conflit : le cas du malaise social de la rivalité confrérique au Sénégal.

Le continent africain, à l’instar des autres sociétés modernes, est entrain de vivre avec difficulté le choc des contraires dans la postmodernité. La période postcoloniale a vu naitre des dispositions réactives de la part des postcolonies à l’égard des anciennes métropoles (Ascroft, Griffiths and Tiffin, The Empire Writes Back, 1989). Les anciens rapports de domination et de soumission ont désormais cédé la place à une lutte non moins légitime qui ambitionne de créer un monde de dialogisme absolu caractérisé par la considération de toutes les races comme « agent » de la World History. Une disposition qui est loin de plaire aux anciennes métropoles qui se trouvent dans un certain malaise aiguillonné par la vue des anciens colonisés (Gilroy, Postcolonial Melancholia, 2005)

The Black Atlantic : Modernity and Double Consciouness est un essai sociologique publié par Paul Gilroy, sociologue et historien Afro-britannique en 1993. Cet ouvrage est devenu un classique dans le champ disciplinaire des Cultural Studies dans le monde anglophone (Etats-Unis et Angleterre principalement). En effet, The Black Atlantic traite de l’historicité de l’identité de la diaspora noire dans l’Atlantique nord, une approche littéraire qui retrace la formation identitaire de cette diaspora depuis l’expérience de l’esclavage considérée comme la genèse de cette dite-identité. La principale idée de cette approche est notamment la remise en question de l’absolutisme racial ou ethnique qui continue de supplanter les exigences de la globalisation à tous les niveaux. Cet ouvrage est une réplique sans précédent à l’idéologie afrocentriste américaine théorisée par Molefi Kete Asante et cie, une vision de l’identité afro-américaine très ancrée dans les chaires académiques des Black Studies. (Asante, Kemet, Afrocentricity and Knowledge.)

En lieu et place de la considération essentialiste de l’identité culturelle de la diaspora, Paul Gilroy nous propose à travers la théorie de la Black Atlantic une identité a-centrée, caractérisée par la pluralité des référents. La particularisation de l’élément africain dans la formation identitaire de cette diaspora historique serait problématique selon Gilroy, car ne tenant pas en compte l’historicité de ce peuple soutenue par une migration sans cesse, donnant naissance à la cohabitation – généralement difficile mais nécessaire – de différentes cultures au cours de l’esclavage. Paul Gilroy a aussi disserté sur la considération de la notion de tradition, jugeant par la même occasion d’ « anthropologique et inchangeant » la tradition afrocentriste.

Le propos de ce papier n’est pas de revenir sur les divergences idéologiques entre identité racinaire (Afrocentricité) et identité rhizomorphique (Antillanité, Créolité). Cependant, ce que je propose, c’est l’applicabilité de la théorie de Gilroy sur le continent africain dans toute sa diversité ethnoculturelle. Comment peut-on appliquer le transnationalisme gilroyien en Afrique postmoderne? Sous quel angle peut-on construire une cohabitation paisible dans la diversité des origines?

Le tableau clinique du continent nous dresse tous genres d’événements malheureux depuis l’accession à la souveraineté internationale. Faire ici une liste exhaustive des guerres civiles en Afrique est impossible. Mais le cas du Sénégal concernant la cohabitation confrérique est un exemple patent des rivalités intra-religieuses. Même si le Sénégal est une république laïque, le poids de la religion est très considérable. L’influence des guides religieux est très grande surtout en période électorale ou pour assoir son pouvoir étatique. La rivalité des confréries au Sénégal est indéniable. Ce n’est toutefois pas un conflit physique entre individus : c’est un conflit en douceur qui peut déboucher sur une confrontation entre communautés confrériques.

Le problème qui résulte de cette rivalité est la conséquence d’une supposée supériorité d’un tel ou tel guide-fondateur de confrérie par rapport aux autres. Cette stratification des confréries est ancrée dans la conscience collective à  tel point qu’il est rare que des individus discutent de ce sujet sans en venir aux mains. La prévention de ce conflit dans son état embryonnaire nécessite une reconsidération de l’identité religieuse en dehors du dogme religieux car le dogme ne peut pas engendrer un consensus. La négation de la différence est synonyme de l’empiétement du droit le plus absolu de la personne. Les colloques et conférences sur l’unité politique et des Etats Unis d’Afrique pullulent comme des champignons. Or, on ne prend même pas la peine de résoudre les nombreux maux du continent à la racine. Comment peut-on prétendre atteindre cet idéal sans pour autant pacifier les rapports sociaux?

Pour ce qui est du cas des confréries sénégalaises, la notion du « insider outsider duality » de Paul Gilroy semble pouvoir résoudre le problème, c’est-à-dire ne plus considérer telle ou telle confrérie comme principale ou tutélaire, mais comme un maillon de la chaine. La transposition du modèle gilroyien sur la relation des confréries peut s’opérer comme suit: dans la Black Atlantic, les différences sont raciales. Ce sont les anciens paradigmes idéologiques entre le centre (l’universalisation) et la périphérie (la marginalisation). Ici, c’est le symbolisme de la couleur de la peau qui sert de moyen de catégorisation des races, « the problem of the Color Line » comme disait William Du Bois au siècle dernier. C’est l’héritage culturel du siècle des Lumières qui continue d’influer sur les rapports entre les différentes races. Et comme viatique, Paul Gilroy préconise « l’interpénétration symétrique » entre les différents éléments culturels. Du coup, l’individu diasporique se placerait à égale distance entre les ensembles culturels. Ce faisant, on échapperait aux contraintes de « l’autochtonisme culturel », une disposition qui se caractérise par la considération de sa culture hors atteinte des apports extérieurs.

Pour appliquer cette théorie au cas sénégalais, on va considérer les confréries comme les différentes races humaines, émanant d’une même espèce humaine. Cette espèce unificatrice serait la religion musulmane, car faudrait-il le signaler, toutes ces confréries puisent leurs enseignements dans l’Islam. Alors, la question qui se dégagera naturellement, c’est le pourquoi de cette rivalité dans l’unicité des enseignements islamiques. La gravité de ce problème social résulte de sa capacité à soulever la subjectivité des personnes. Une personnalité de l’état est allé récemment jusqu’à afficher publiquement la préférence qu’elle a pour la confrérie mouride par rapport aux autres confréries, une situation qui n’a pas manqué de soulever beaucoup de réactions sociales, dans les médias et les discussions de tous les jours. Juste pour dire que la solution de ce problème nécessite une ligne de démarcation entre pouvoirs religieux et étatique dans la gestion des affaires institutionnelles. Il faudra aussi prendre en compte l’éducation en vue de résoudre ce problème latent. Toute cette effervescence en douceur résulte du fanatisme religieux, avec les masses n’ayant pas une éducation approfondie pour saisir l’historicité des interrelations ethniques, identitaires et religieuses. Seule l’éducation, qu’elle soit religieuse ou intellectuelle, peut permettre à l’individu de comprendre l’exigence du moment postmoderne, une époque caractérisée par la « caducité des frontières nationales » (Glissant, 1997), mais aussi par la déconstruction de l’identité anthropologique de l’ethnicité « qui était autrefois un génie contenu dans une bouteille d’une sorte de localisme, ( et qui ) est désormais une force globale qui se glisse sans arrêt dans et à travers les fissures des Etats et frontières » (Appadurai, 2001:78).

Pour pallier à la rivalité des confréries sénégalaises, je préconiserai une position à la fois simultanée et instable à l’intérieur et à l’extérieur de chaque confrérie pour enfin construire une mobilité confessionnelle entre ces unités de valeurs. N’est-il pas possible d’appartenir à la fois à toutes ces confréries sans souci d’essentialisme? Il est tout à fait possible pour tout un chacun de s’approprier les principes fondamentaux de ces confréries, s’approprier individuellement le sens du travail et de la solidarité des Mourides, l’enseignement fondamental de la sunna du prophète chez les Tidjanes et finalement l’esprit d’ouverture des Layénes qui fêtent le Noël chrétien, une disposition exemplaire dans le travail de cohabitation paisible entre chrétiens et musulmans. La vraie indépendance du continent africain réside certes de sa libération avec les ex-métropoles, mais plus fondamentalement dans sa capacité à résoudre les maux du dedans, clivages ethniques, guerres civiles, rapprochement des cultures et fierté dans la diversité, seuls pré requis pour sa participation effective dans le concert des nations dans la globalisation. Le Sénégal est un exemple en matière de cohabitation interethnique ou interreligieuse. Cependant, il y a des idées d’un autre âge qui tardent à disparaitre et leur pérennisation risque de secouer la stabilité sociale, entre les membres d’une même communauté religieuse – confréries -, mais aussi les membres de communautés de confession différente- chrétiens et musulmans-.

Références:

Appadurai, Arjun. Après le colonialisme : les conséquences culturelles de la globalisation.

Paris : Payot, 2001

Asante, Molefi. Kemet, Afrocentricity and Knowledge. Trenton, Africa World Press, 1990.

Ascroft, B., Griffiths, G., and Tiffin, H. The Empire Writes Back: Practice and Theory in

Post-Colonial Literatures. London and New York: Routledge, 1989

Gilroy, Paul. Postcolonial Melancholia. New York: Columbia University Press, 2005

————— The Black Atlantic: Modernity and Double Consciousness. Cambridge: Harvard

University Press, 1993

Glissant, Edouard. Traité du Tout-Monde (Poétique V). Paris : Gallimard, 1997.

Babacar Faye

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Classé dans Culture et Société

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